Un quotidien avec dieu(x) en Inde

Avec leurs millions de dieux et de déesses et leur milliard de croyants, les religions en Inde sont difficiles à appréhender. Voici un petit guide pour mieux comprendre ce méli-mélo à la fois complexe et symbole d’un pluralisme religieux très particulier. 

À Old Delhi, le quartier le plus ancien de la capitale indienne, un grand temple blanc dédié au dieu hindou Shiva se dresse à l’entrée de la route principale qui traverse le marché de Chandni Chowk. Des drapeaux couleur safran accrochés un peu partout volent au vent et des fidèles font la queue avec des plateaux de fleurs multicolores à offrir à leur divinité. 

Juste à côté, se dresse un autre temple à l’architecture plus ou moins similaire. Il est entièrement peint en rouge comme pour se différencier de son voisin. Construit au XVIIe siècle, le Sri Digambar Jain Lal Mandir est le plus ancien temple jaïn (un courant de l’hindouisme) de la ville.

Alors que nous poursuivons notre marche sur cette même route, un vieil homme sikh (religion monothéiste née dans le Nord de l’Inde), coiffé d’un beau turban jaune, nous propose avec un sourire de rejoindre le langar du gurudwara (c’est-à-dire la cuisine commune des temples sikhs qui offrent des repas gratuits à tous ses visiteurs). Au détour de cette même rue, les sons d’une cloche retentissent, ils proviennent d’une église évangélique à la façade un peu abîmée. À l’intérieur, seule une croix accrochée en hauteur dans la nef est visible ; c’est l’heure de la messe et les fidèles sont tellement nombreux que certains doivent se tenir debout dehors. 

Finalement, un peu plus en hauteur et au bout de la rue, se dresse l’une des plus anciennes mosquées d’Asie et la plus grande d’Inde, la Jama Masjid. Tout autour de celle-ci d’innombrables échoppes et restaurants servant de la « street food », dont des recettes spéciales transmises de génération en génération. 

En à peine une heure et en moins d’un kilomètre, nous avons fait le tour des principales religions qui cohabitent en Inde depuis des siècles. C’est dans ce vaste pays que sont nées quelques-unes des religions les plus anciennes du monde, telles que l’hindouisme (qui compte près de 80% de la population) et le bouddhisme (1%). Parmi les autres religions principales du pays : l’islam (14%), le christianisme (2,3%) et le sikhisme (2%). Un grand nombre de courants et d’autres religions minoritaires sont aussi présents dans la société indienne (jaïnisme, zoroastrisme etc.). 

La religion façonne la vie

Dans le brouhaha de Old Delhi, entre le bruit des klaxons et la fumée qui sort des autorickshaws  compactés les uns contre les autres dans un embouteillage sans fin, Priya, une femme d’une quarantaine d’année s’apprête à casser une noix de coco en offrande devant un temple hindou. Son sari bleu enveloppe avec élégance ses long cheveux noirs ; elle porte un bindi* rouge sur le front et les yeux fermés, elle murmure des prières. « Mon mari a trouvé un nouvel emploi aujourd’hui, je suis donc venue remercier les dieux d’avoir exaucé nos demandes. J’ai jeuné pendant un mois et je suis venue au temple chaque semaine » explique-t-elle.  

La spiritualité fait partie intégrante de la société indienne et les références à ou aux dieu(x) se retrouvent dans les actes de la vie de tous les jours. Que ce soit à la maison, au travail et même en politique.  

« Lorsque je suis arrivé en Inde pour la première fois, j’ai vraiment été surpris par cette relation spéciale qui existe entre les Indiens et dieu, c’est comme si un individu sans religion était impossible. La preuve, lorsqu’on fait son visa, le formulaire demande d’indiquer sa religion et l’option ‘athée’ n’existe pas ! Une fois qu’on est dans le pays, les traditions, les codes à respecter sont vraiment importants : il faut couvrir sa tête lorsqu’on visite un temple sikh ou se mettre torse nu lorsqu’on visite un temple hindou tamoul », explique Jordan, un jeune entrepreneur français qui s’est installé en Inde il y a trois ans.

Pour un touriste, les religions tiennent la première place dans le décor indien, que ce soit les temples et autres lieux de culte ou les nombreux festivals et pèlerinages qui se déroulent quasiment tous les jours à travers le pays. Il est impossible d’imaginer l’Inde sans ses couleurs, ses portraits de dieux collés aux murs délabrés et le son de cloches ou des prières émanant des nombreux lieux de culte qui composent le paysage. 

« Les Indiens font appel à dieu et font des pujas (rituels) pour presque tout : lorsqu’un commerçant fait sa première vente de la journée, lorsqu’on achète un nouveau bien, lorsqu’on part en voyage, avant de manger et dès qu’on se réveille… On mentionne dieu dans les chansons populaires, à Bollywood, dieu est vraiment partout et c’est une fierté pour un indien d’afficher sa religion », poursuit Jordan. 

En Inde, la religion (et tout particulièrement chez les hindous) s’apparente presqu’à une philosophie qui se définit par des actes positifs destinées à la prospérité de son karma (la somme de ce qu’un individu a fait, est en train de faire ou fera et dont les effets se répercutent sur ses différentes vies, ou réincarnations, formant ainsi sa destinée).

Politique et religieux 

Les politiques ne sont pas épargnés par l’influence de la religion. C’est d’ailleurs l’un des sujets les plus importants lors des campagnes politiques. Certains partis et mouvement politiques affichent clairement leur appartenance religieuse. Comme le Bharatiya Janata Party (BJP), parti nationaliste hindou au pouvoir et son entité plus extrémiste, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), qui soutiennent l’Hindutva, une idéologie souhaitant établir l’hégémonie des hindous et de leur mode de vie.

« En Inde chaque religion à son lot de lois et la constitution indienne protège aussi les minorités contre les discriminations basées sur la religion ou la caste. La version indienne de la sécularité est ainsi particulière. En Europe la religion et l’État sont séparés, en Inde, le droit de pratiquer sa religion est un droit fondamental mais l’État peut intervenir dans les lois religieuses si celles-ci vont à l’encontre de la constitution. », explique Anil, un avocat indien vivant à New Delhi. 

« Ce fut le cas en 1955, avec la promulgation de la loi contre l’intouchabilité (Ndlr: la plus basse caste dans la religion hindoue, discriminée par les autres castes). Et plus récemment avec la loi interdisant le ‘triple talaq’, une pratique musulmane par laquelle un homme pouvait divorcer de sa femme après avoir prononcé ‘talaq trois fois. », précise l’avocat. 

Compte tenu du nombre important de croyants, l’usage du religieux en politique peut parfois s’avérer dangereux car cela touche directement à des sujets sensibles et des croyances ancrées. « Il est très facile de manipuler les gens au nom d’une religion contre une autre. Nous l’avons vu avec les émeutes contre la consommation de viande de bœuf et le lynchage de musulmans qui en consomment. Le gouvernement de Modi ferme les yeux sur le problème », poursuit Anil.

Les affrontements religieux 

Rappelons que le Premier ministre indien, Narendra Modi, fut lui-même accusé d’avoir participé à des pogroms anti-musulmans dans l’État du Gujarat, en 2002, qu’il dirigeait alors. Près de 2 000 personnes sont mortes dans ces affrontements entre hindous et musulmans. Même s’il a été blanchi par la Cour suprême, il demeure le grand responsable pour ses opposants et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme.

Un autre sujet religieux controversé est lié aux conversions chrétiennes dans le pays. En raison d’un certain nombre d’incidents liés aux conversions en masse des populations les plus pauvres ou tribales dans certains États de l’Inde, le gouvernement indien a mis en place une loi anti-conversion. Celle-ci considère les conversions par incitation, pression ou par la force comme des délits punissables de sanctions.

Dans un pays où autant de religions coexistent, ces incidents semblent toutefois inévitables. Selon une étude menée par Pew Research Center en 2015, huit Indiens sur dix ont répondu que la religion avait la première place dans leur vie. Malgré tout, et d’une manière générale, la société indienne évolue, « Le système de caste par exemple, très ancré chez les hindous n’est plus vraiment un facteur ‘aggravant’ dans les zones urbaines. Il y a aussi de plus en plus de mariages inter-castes et inter-religieux ; ils étaient considérés comme impossibles il y a 20 ans. », positive Anil.

Au final, la société indienne et ses multiples dieux semblent tenir debout grâce au respect des croyances des uns et des autres par la majorité. Un peu comme à Old Delhi, chacun à sa place et chacun fait ce qu’il veut dans son coin tant qu’il ne dérange personne.

 


 

CLICHÉS SUR L’INDE

* HINDOU – Tous les Indiens ne sont pas hindous et la langue hindou n’existe pas ! Les hindous sont les fidèles de la religion hindouiste. 

* TURBAN – Tous les hommes portant des turbans ne sont pas des maharajas mais peuvent être hindous ou sikhs ou tout simplement originaire d’un État comme le Rajasthan où le port du turban est une tradition. Les couleurs et les formes du turban varient selon les régions, les religions et les castes. 

* BINDI – Le bindi ou point rouge, noir ou coloré que les femmes indiennes portent sur leur front symbolise le troisième œil ou l’ouverture de l’esprit et la protection. Lorsqu’un trait rouge est dessiné dans la chevelure, cela indique que la femme est mariée (hindous uniquement). Ne pas confondre le bindi avec le tilak dessiné avec de la poudre dans les temples hindous. 

* CALENDRIER – Entre Diwali, Noël, l’Aïd et l’anniversaire du gourou Nanak, l’Inde est le pays qui a le plus de jours fériés au monde et le plus de célébrations du nouvel an. Chaque région et chaque religion à son propre calendrier.

* ANIMAUX – L’Inde est le seul pays au monde qui vénère des animaux (hindouisme).

 

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