Etre une femme dans l’Inde d’aujourd’hui

 

« Vous pouvez jugez de la situation d’un pays en y observant le statut de ses femmes ».  Presque 70 ans après la déclaration de Jawaharlal Nehru, leader du mouvement d’indépendance et ancien Premier ministre indien, quelle est donc la situation des femmes en Inde ? 

Une femme magnifique aux courbes sensuelles et au regard vif se dessine sur les peintures murales des grottes d’Ajanta-Ellora (dans le Centre de l’Inde), datant du IIème siècle avant JC. Un peu plus au Nord à Khajuraho, connu pour ses temples sculptés qui décrivent les scènes du Kama sutra, la femme libérée est une nouvelle fois mise à l’honneur.

Figée dans la pierre – exhibant son corps de rêve et sa beauté –  il y a plusieurs siècles, la femme indienne semblait être fière de ce corps et de son statut. Au fil du temps, les choses semblent avoir évolué, pour le meilleur et pour le pire.

Naître et grandir femme 

Le statut de la femme peut varier à l’extrême d’un Etat à l’autre, d’une classe sociale à l’autre, d’une religion à l’autre… Tantôt mère modèle, tantôt esclave sexuelle… Naître femme en Inde est à la fois un malheur et un espoir. La priorité accordée à la naissance de garçons est bien connue à travers l’Asie. Dans une famille indienne, le fils bénéficie souvent d’un traitement préférentiel – une meilleure alimentation, de bons vêtements et une éducation supérieure. La liberté des filles, dans et hors de la maison, est souvent limitée. Une fois devenues femmes, pour celles qui réussissent à trouver un travail, elles souffrent de discrimination professionnelle ; pour les autres, les pressions familiales les obligent à se marier, à rester à la maison et à prendre soin du foyer. (Lire : L’Inde malade de son sexisme envers les filles)

A New Delhi, la capitale indienne, Priyanka, une jeune Indienne qui travaille comme consultante chez Ernst & Young discute à la terrasse d’un café de Connaught Place, dans le centre-ville. « Ce fut toujours ma carrière avant tout ! J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont soutenue et encouragée dans mes études. Ce n’est pas facile d’être une femme ambitieuse. Les pressions sociétales peuvent être dures mais j’ai réussi à poursuivre mon rêve ». Aujourd’hui, dans son prestigieux cabinet international, Priyanka confie gagner beaucoup moins que ses collègues masculins : «  Je suis bien consciente de la discrimination au travail, ce n’est pas qu’en Inde mais presque partout ailleurs, même dans les pays développés ». Par ailleurs, certains métiers en Inde sont encore « fermés » aux femmes.

« En Inde certaines professions sont presque ‘interdites’ aux femmes ou mal perçus pour une femme. Une femme chauffeur de train, de bus, de rickshaw, ou de taxi par exemple, une femme cuisinière dans un restaurant, une femme qui travaille de nuit, une femme qui travaille dans le secteur de l’alcool, comme plombier, ou une femme pilote…. la liste est longue », ajoute Pryanka.

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Le mariage : passage obligatoire 

Dès 21 ans, Priyanka a subi la pression de ses proches pour qu’elle se marie rapidement  « C’est surtout ma mère qui en souffrait le plus, j’ai pris beaucoup de temps à  leur faire comprendre que j’étais heureuse seule et que je n’avais pas besoin d’être mariée pour me sentir en sécurité », explique-t-elle, tout en gardant un oeil sur son téléphone portable, qui sonne toutes les cinq minutes.

« Aujourd’hui, j’ai 27 ans, je gagne très bien ma vie et je compte aller plus loin. Et même si mes parents me cherchaient un mari, qui voudrait accepter une femme ambitieuse, qui n’a besoin de personne financièrement et qui plus est ne sait pas cuisiner !? Dans mon entourage, beaucoup de mes amies ont été obligées d’arrêter de travailler après le mariage, parce que cela est mal perçu par la société », dit elle, l’air révolté, décidant finalement de couper le son de son téléphone.

Karisma, une jeune étudiante de Kolkata (Est), explique de son côté que « dès l’enfance, on nous fait comprendre que nous sommes un poids pour la société. On nous apprend à avoir honte de notre corps. A nous cacher. Selon la religion hindoue, par exemple, quand on a ses règles, on est impure, on doit le cacher, on ne peut pas aller au temple, on ne peut pas toucher les aliments, on devient en quelque sorte une ‘intouchable’».

Déesse Lakshmi ou vache à lait 

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Les veuves de Vrindavan brisent un tabou et célèbre Diwali (source : http://www.pinklotusinindia.over-blog.com)

« Lorsque je suis née, la première chose que ma grand-mère a dite est qu’il fallait que mon père commence à économiser pour la dot de mon mariage… Etonnant, en effet, que cela vienne d’une femme elle-même ! Mais je pense qu’elle a dû elle-même souffrir de cette tradition », poursuit Karisma

Selon la tradition indienne, après le mariage, l’épouse devra en effet habiter chez la famille de son mari – dans la plupart des cas elle arrêtera de travailler pour s’occuper de la maison, de ses beaux-parents et de ses enfants. Et si, par malheur, son mari meurt, qu’elle soit jeune ou vieille, et selon certaines traditions toujours pratiquées en Inde, elle ne pourra pas se remarier. Elle devra vivre une vie de recluse et observer des rituels durant lesquels on lui rasera la tête, et on l’habillera d’un sari blanc, la seule couleur qu’elle pourra désormais porter jusqu’à sa mort.

La dot que la femme devra remettre à son mari fait parti du « pacte » conclut entre deux familles, lors du mariage de leurs enfants. Telle la déesse hindoue Lakshmi, la femme est censée être la garante de la prospérité du foyer… Une prospérité symbolisée par des biens matériels. (lire : La dot, le côté « sombre » du mariage indien)

Ce fardeau qu’est la dot est ainsi l’une des raisons majeures pour laquelle les Indiens pratiquent des foeticides sur les embryons féminins ; le ratio filles/garçons en Inde est très déséquilibré, avec 914 filles pour 1 000 garçons, selon le dernier recensement de 2011. Dans certains Etats comme l’Haryana (Nord), la situation est dramatique, avec 830 filles pour 1000 garçons seulement.

Un manque de filles 

Les Nations Unies estiment à environ 500000 par an le nombre d’interruptions de grossesse destinées à éviter la naissance d’une fille. Mais selon plusieurs Organisations Non Gouvernementales (ONG), ce chiffre est bien en-dessous de la réalité. « Certaines familles avortent plusieurs fois, même dans les milieux les plus éduqués et riches, pour avoir un garçon. Ce fut le cas d’une de mes cousines par exemple, qui a été obligée par la famille de son mari d’avorter dès que le sexe de l’enfant fut révélé… », raconte Karisma.

girl-childMalgré toutes les campagnes de sensibilisation menées par le gouvernement et les ONG, avoir une fille reste bien souvent un fardeau pour la famille. Récemment encore, près de 19 foetus féminins ont été retrouvés dans un fossé près d’un hôpital à Sangli, dans l’Etat du Maharashtra (Sud-Ouest) et un nombre bien plus important découverts près d’un hôpital public à Bhopal, dans le Madhya Pradesh (Centre).  Les avortements et infanticides sont pratiqués en cachette et dans des conditions d’hygiène douteuses, par des médecins peu scrupuleux.

Ce phénomène a des conséquences lourdes sur la structure de la population, le mariage, le marché du travail – et bien sûr le développement des personnalités.

Violence et insécurité

« L’Inde se situe dans la zone rouge sur la carte mondiale des violences faites contre les femmes. (…) Ces violences incluent le viol, les agressions sexuelles, les attaques à l’acide, l’inceste et la pédophilie…Malheureusement, la plupart des crimes et violences ne sont pas comptabilisés. La police préfère décourager les femmes qui veulent porter plainte », explique Colin Gonsalves, avocat auprès de la Cour Suprême indienne et fondateur du Human Rights Law Network.

Le gouvernement a crée une Cour spéciale pour les crimes envers les femmes, qui a pour but de rendre les jugements plus rapides. Des associations féministes ont également vu le jour, pour travailler en profondeur sur le changement des mentalités, briser les clichés et éduquer les nouvelles générations. Certains Etats, comme le Kerala (Sud) ont aussi mis en place des unités de police constituées uniquement de femmes, au service des celles qui sont en détresse.

Une analyse compliquée 

Avec une population dépassant de près de 1,3 milliard, sur un territoire de 3,29 millions de km2, il est difficile de dépeindre le statut de la femme indienne  d’un seul tenant. Les  cultures et traditions peuvent varier à l’extrême d’un Etat à l’autre. Le Kerala et le Meghalaya (Nord-Est) suivent ainsi une tradition matriarcale, où la femme hérite non seulement des biens mais représente la « chef de famille ». Dans les sociétés tribales, comme au Jharkhand ou au Chhattisgarh, les femmes sont les égales des hommes et contribuent au même niveau qu’eux aux besoins du foyer.

Dans les milieux urbains, dès l’Indépendance de l’Inde, en 1947, des femmes ont rejoint en nombre les mouvements politiques, L’Inde a obtenu le droit de votre pour les femmes à peine quelques années après la France (1944), c’est aussi un des premiers pays à voir élu une femme Premier ministre, Indira Gandhi, en 1966.

Pourtant, de manière générale, la société reste profondément ancrée dans des traditions et croyances où la femme est considérée comme un être plus faible. « Les discriminations contre les femmes sont évidentes dans notre société. Avant sa naissance, après, pendant son adolescence, après le mariage et même lorsqu’elle devient veuve », estime Karisma.

La jeune étudiante en littérature confie vouloir partir à l’étranger, pour compléter son Master : « je suis sûre que c’est plus facile d’être une femme en Europe ou aux Etats-Unis par exemple. Moins compliqué peut-être. Je pourrais être plus libre de m’habiller comme je le veut, de sortir ou de vivre ma vie sexuelle comme je l’entends », dit-elle, rêveuse, en gribouillant sur son cahier. « Mais ne changerai pour rien au monde mon sexe ; cela peut-être lourd à supporter tous les jours mais je pense que les mentalités évoluent. Les jeunes sont moins complexés, moins attachés aux traditions. Et finalement, si je suis discriminée parce que je suis une femme en Inde, aujourd’hui, je pourrai tout autant être discriminée en tant que musulmane aux Etats-Unis. La société est ainsi et les choses changent avec le temps, alors autant garder espoir, se battre et être fière de ce qu’on est », explique-t-il avec un large sourire.

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