L’artisanat indien dans toutes ses formes

peinture-copie

L’Inde, avec ses 29 Etats et son large territoire, possède une multitude de langues, d’ethnies et de cultures différentes… Voyager du Jammu & Kashmir (Nord) au Tamil Nadu (Sud), c’est comme, en Europe, passer du Portugal à la Pologne. Les physionomies, les paysages et les cultures locales varient à l’extrême. De ce camaïeu de couleurs est né un artisanat local riche, à la fois ancien et moderne, et dont la production et le style s’exportent à travers le monde.

C’est l’hiver à Paris. Caroline, une jeune avocate s’affaire pour attraper son métro. Il neige ce jour là, les premiers flocons dans la capitale française ! Caroline a sorti sa belle étole beige en cachemire, qu’elle a achetée lors de son voyage en Inde l’été dernier. « En Europe, tout le monde connaît le cachemire, mais peu de gens savent qu’il est principalement produit en Inde. J’ai eu la chance de faire un voyage dans ce pays merveilleux et bien évidemment j’en ai profité pour me faire plaisir… Surtout que les prix ne sont pas comparables à ceux en France, pour la même qualité! ». Caroline a acheté son étole chez Shaw Brothers, connu pour ses étoles en cachemire et en laine fine mais également ses tapis produits dans l’Etat du Jammu & Kashmir, au Nord du pays.

Fondé en 1840, Shaw Brothers est rapidement devenu très populaire à l’international et possède plusieurs boutiques en Inde mais également dans 40 pays à l’étranger. « Les étoles et écharpes se vendent le mieux, nous avons également des demandes de distributeurs à l’étranger qui commercialisent nos produits sous différentes marques, mais bien évidemment plus cher ! Les tapis en soie ou en laine fine étaient également très populaires mais, depuis une décennie, avec le développement de techniques modernes, le style de nos tapis est de moins en moins demandé », explique un employé de la boutique Shaw Brothers, à Defence Colony, dans le centre de New Delhi, la capitale indienne.

Si le cachemire est déjà bien connu en France et plus largement en Occident, l’artisanat indien fourmille d’autres merveilles. Les productions sont issues de traditions anciennes dont les techniques se transmettent de génération en génération. Parmi celles-ci, l’art des miniatures du Rajasthan, dont le centre le plus prolifique se trouve à Udaipur. « Les chants, les danses, et autres formes d’art constituaient le décorum royal, l’art de la peinture miniature aussi. Pour faire étalage de leur pouvoir et de leur influence, les rois rassemblaient des artistes, surtout pendant des festivités religieuses ou culturelles, pour faire réaliser des peintures détaillées de leurs règnes », explique Mandeep Meera Sharma, 28 ans, peintre de miniatures à Udaipur.

Du Nord au Sud de l’Inde, les arts varient, les matériaux (textile, pierre, bois, bambou, etc…) et les motifs aussi. A Aranmula, un petit village dans le Kerala (Sud), des artisans méconnus, comparables à de véritables magiciens, sont capables de transformer une simple pièce de métal en un miroir. Le Sud est également connu pour l’art des statues sculptées dans le bois ou la pierre. Dans l’Andhra Pradesh (Sud-Est), ce sont les perles que l’on cultive, donnant forme à des bijoux somptueux. Dans le Nord-Est de l’Inde et tout particulièrement dans l’Etat d’Assam, les artisans locaux produisent de la soie organique. Presque chaque Etat indien produit des saris (vêtements traditionnels indiens) en soie, chacun avec sa propre spécialité. Parmi les plus connus : les saris de Bénares, de Mysore et de Kanchipuram, dont certains sont tissés avec des fils d’or!

Dans l’Ouest du pays ,au Gujarat, se sont les textiles dits « tie and dye », ou bandhani, qui utilisent une technique particulière. D’inspiration tribale, c’est l’un des arts textiles indiens les plus riches en ornements. En parlant de tribus, voici une source de production artistique intéressante. Des peintures madhubani ou mithila, aux couleurs chatoyantes de l’Etat du Bihar, et dont chaque oeuvre est unique, aux statuettes en métal (l’art Dhokra) de l’Etat du Chhattisgarh, l’art tribal indien conte aussi des légendes millénaires, où hommes et animaux ne font qu’un, dans un monde où la nature est maître et la modernité n’a pas sa place.

Des arts qui évoluent et qui inspirent

dasd

Selon l’Export Promotion Council for Handicrafts (EPCH), le Conseil de promotion de l’export des produits artisanaux indiens, l’exportation d’artisanat indien a connu en valeur une augmentation de 66,92 millions de dollars US, soit une croissance de 3,02% sur la période 2014- 2015. Parmi les produits qui s’exportent le mieux à l’étranger : les textiles, les bijoux et les produits en bois (meubles, statues etc…).

Cependant, cette exportation reste marginale, comparée à la production nationale et à son énorme potentiel. « L’art indien n’est pas vraiment connu, comparé à l’art chinois par exemple. En France, seules de rares boutiques ou galeries proposent de telles productions et aucune n’est véritablement spécialisée », explique Angélique Delmare, qui tient une galerie d’art asiatique dans le 9ème arrondissement de Paris. « Je pense qu’on manque d’experts en France pour comprendre et exposer à leur juste valeur les artisans indiens… L’Inde, c’est également un très grand pays, très difficile à appréhender! ».

Pour Vineet Karhail, un jeune entrepreneur indien établi à Paris, qui a fondé Zumpak, un site de vente en ligne de meubles et fournitures en bois fabriqués en Inde, le marché français a énormément de potentiel « La France est le deuxième marché après le Royaume-Uni pour les meubles. Aujourd’hui, 83% des meubles sont fabriqués dans l’Union Européenne. La qualité du bois de rose indien est bien connue et nous souhaitons le remettre au goût du jour, en proposant des designs uniques et modernes. Notre positionnement se situe entre Monsieur Meuble et Ikea. Les meubles étant fabriqués en Inde, nos prix sont compétitifs ».

Pour développer les collaborations entre les deux pays, Vineet Karhail souhaite également faire travailler ensemble artisans et ébénistes indiens et français : « L’art du travail sur bois sombre peu à peu en France, face à la commercialisation de meubles de moindre qualité. Nous espérons voir collaborer les designers et ébénistes indiens et français grâce à ce projet ».

L’artisanat indien et ses différents styles inspirent également depuis longtemps les designers et stylistes occidentaux. Cette année, le couturier libanais Elie Saab a ainsi lancé sa nouvelle collection printemps-été d’inspiration indienne. « Dans la collection d’Elie Saab, les textiles comme la dentelle fine et les broderies, sont indiens, les motifs et l’usage des perles sont aussi inspirés de l’Inde. Les textiles indiens sont en général fortement demandés par les maisons de haute-couture. Chanel et d’autres ont par exemple déjà lancé des collections avec des motifs indiens… », confie une journaliste mode du magazine Figaro Madame.

Un écosystème fragile 

Bien qu’il soit prolifique et varié, l’artisanat indien fait aussi face à de nombreux défis. La majorité des artisans indiens sont plutôt pauvres et nombre d’entre eux quittent le business familial pour trouver un travail leur offrant un meilleur revenu. En manque de reconnaissance, les artistes se font voler la vedette par les galeries d’art et autres acheteurs, qui revendent leur production bien plus chère qu’ils ne l’ont achetée. Cet écosystème fragile ne favorise donc pas la préservation sur la durée de ces arts et traditions. « Il manque aujourd’hui un organisme qui propose un ‘fair trade’ (ndlr : commerce équitable) entre les artisans et les acheteurs. Dans cette optique, le gouvernement a tenté d’ouvrir des boutiques d’artisanat dans chaque Etat, pour promouvoir l’artisanat local », explique Vijay, un sculpteur sur bois établi à Pondichéry (Sud). « Malheureusement, avec la corruption, cette initiative est un échec. Seul ceux qui paient un pot-de-vin ont la chance de voir leurs produits vendus par le gouvernement. Par ailleurs, le prix de vente et le montant redistribué à l’artisan n’est pas vraiment juste… », ajoute-t-il.

Les artisans sont également menacés par les contrefaçons et les produits industriels (surtout textile) venant notamment de Chine. « Avec le développement d’un tourisme de masse, l’industrie supplante l’artisanat et les produits fabriqués industriellement ont inondé le marché. Il est désormais difficile de convaincre le touriste de la qualité de nos produits », se plaint une artiste de Kathputili (art de fabrication de marionnettes) à Jodhpur, au Rajasthan (Nord).

Après l’agriculture, l’artisanat est le plus grand employeur en Inde. « Avant qu’il ne s’exporte et se fasse connaître davantage dans le monde, l’artisanat a besoin de reconnaissance en Inde même. Les gens en général ne réalisent pas sa valeur ; nous ne sommes pas vus comme des artistes mais plutôt comme des pauvres », note Vijay. Certaines initiatives visent à combler ce fossé. Parmi celles-ci, Artz India, un site de vente en ligne fondé en 2013 et qui présente les productions artisanales de régions indiennes reculées. « Nous accompagnons les artisans pour leurs ventes à l’international et présentons leurs produits lors d’expositions en Inde et à l’étranger, afin de faire connaître leur art. Nous payons les artisans avant même que leurs produits ne soient vendus et 10% des profits que nous réalisons chaque année leur sont redistribués », explique Aditi Nandan, un des fondateurs d’Artz India. Plusieurs autres initiatives privées et ONG ont depuis émergé, dans l’espoir de raviver ces formes d’expression artistiques en voie de disparition. L’Inde est en effet un des rares pays dans le monde où les artistes perpétuent encore des traditions de fabrication datant de plus de 5000 ans.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s