Un retour au pays

Usha Renault
Usha Renault
C’est l’histoire d’une petite indienne née à Bangalore, qui se retrouve soudainement emmenée dans un village dans les Hautes Pyrénées. Le choc culturel est total, mais le parcours d’Usha Renault – l’une des premières enfants indiennes adoptées par des étrangers – est hors du commun. Ses cheveux au vent, sa petite taille et son teint parfait ne laissent pas entrevoir son âge, Usha semble figée dans la réalité indienne. Assise dans un café de New Delhi, elle nous raconte – dans un accent fort du sud-ouest de la France – son retour au pays natal, ses difficultés et ses émerveillements.

Pouvez vous nous raconter votre parcours de l’Inde à la France ?

Je suis née en Inde à Bangalore il y a un certain temps… (rires) Adoptée à l’âge de 4 ans, j’ai été accueillie par une famille française d’origine lourdaise dans les Hautes Pyrénées.J’ai grandi dans un village de 400 habitants et je me suis intégrée sans problèmes à cette vie si tranquille nichée au cœur des montagnes. Déjà,alors que je n’étais qu’un bout de chou de 4 ans l’Inde était en moi. Et les souvenirs durant ma vie passée à l’orphelinat étaient ancrés dans ma mémoire et lorsque je regardais les montagnes je disais à mes parents que Bangalore était de l’autre côté des versants verdoyants.

Puis durant mon adolescence l’Inde a commencé à remuer mon âme de plus belle et je m’étais dit : je serai infirmière sans frontières et je travaillerai dans l’orphelinat où je suis née.A mes 20 ans je décide de partir pour 6 mois dans l’orphelinat où j’ai grandi. Je me suis occupée de tous les enfants qui allaient être adoptés et j’en ai profité pour découvrir l’immensité de ce pays… Ce fut une expérience très riche et assez émouvante car forcement je m’attachais à ces enfants qui eux aussi partaient pour l’inconnu. Les années ont passé et pendant 17 ans j’ai occulté l’Inde en me persuadant que c’était un pays trop pauvre, qu’avec toute cette misère je ne saurais pas comment la surmonter. Tous les arguments les plus négatifs étaient mis en place pour ne surtout plus penser à mon pays natal.

Comme tout le monde, je me suis mariée, j’ai eu un fils, un travail très plaisant, et l’Inde était tombée aux oubliettes même si je mettais du curry dans tous mes plats et même si ça sentait l’encens dans l’appartement ou nous vivions (rires). Puis en 2009 je décide à nouveau de repartir à Bangalore pour comprendre pourquoi ça ne tourne pas rond en moi…

Car quelque chose me manque dans ma vie et je n’ose pas me l’avouer… Je vis pendant 3 semaines avec les religieuses qui se sont occupées de moi lorsque j’étais bébé et soudain l’Inde s’ouvre en moi mais plutôt avec violence et je ne peux y rester indifférente. Je commence à faire des recherches sur mes parents indiens… La tâche est loin d’être facile mais je ne me décourage pas ! En 2011 je reviens encore pour un séjour d’un mois et là je commence à comprendre que ma vie est bien plus sereine en Inde qu’en France pour de multiples raisons.

Je décide alors pour mes 40 ans de quitter la France et de m’installer vraiment en Inde… Réflexions pendant 3 ans en pesant bien le pour et le contre et aussi pour bien comprendre que la vie locale indienne était une inconnue pour moi… Il n’a pas été facile de prendre une telle décision, laisser tout un confort européen et m’adapter à une vie nouvelle indienne, les questions défilaient nuit et jour puis j’ai sauté le pas et j’ai quitté la France en mai 2012… Projet fou émotionnellement mais très étudié. J’ai analysé pendant quelques années le sujet de l’adoption, et le déracinement m’ont permis de prendre cette décision pour être en paix avec moi-même. Pour moi finalement, la vie ne doit pas être faite de masochisme, elle doit être au contraire ce que l’on a décidé d’être…

En quoi cela a-t-il été difficile pour vous de vous adapter à la culture française ? Comment avez-vous vécu la rupture avec le pays d’origine ?

La culture française est riche comme dans tous les pays du monde, mais je dirai qu’en 1976 lorsque l’Inde a ouvert ses frontières vers l’Europe pour les adoptions nous avons été un peu les « cobayes ». Nous étions 35 enfants si mes souvenirs sont bons, entre 8 mois et 12 ans à partir dans une famille et à nous séparer difficilement alors que nous vivions 24h/24h ensemble comme tout enfant orphelin, nous dormions par terre les uns contre les autres et du jour au lendemain vous vous retrouvez seule dans une chambre pour dormir, la nourriture n’est pas la même, il y a des règles à respecter on ne mange plus avec les mains et on ne va pas faire pipi dans les champs !

Rien n’était expliqué au préalable par les religieuses à l’orphelinat, elles n’avaient pas le temps et internet n’existait pas à l’époque. Par ailleurs, les échanges épistolaires étaient très longs… Les dernières phrases dont je me souviens en anglais étaient : « Tu auras un papa et une maman et une sœur – tu auras plein de cadeaux » et on partait avec ça dans son petit bagage… Je ne peux parler qu’en mon nom, mais la rupture avec le pays d’origine a été difficile même si ma vie en France était très confortable et que je me suis très bien adaptée. Lorsque je rencontre aujourd’hui d’autres adultes adoptés d’origine indienne, on partage en gros les mêmes sentiments… L’appel du pays natal est plus ou moins fort chez certains et les contextes familiaux sont différents et incomparables, certains y pensent, d’autres sont venus juste pour voir et ont fait leur choix.

Alors, votre retour au pays ?

Les premiers pas foulés sur le sol indien ont été un bonheur, ma valise, mon sac à dos et l’odeur de cette terre natale ont généré en moi une émotion très forte pendant quelques semaines. Les religieuses étaient assez dubitatives quant à mon retour aux sources et m’ont accordé toute leur attention. Grâce à elle j’ai commencé à comprendre tout doucement la vie indienne. Beaucoup de choses ont été amusantes. Avec mon physique d’Indienne, les gens me parlaient en Kanada ou en Tamoul… Bien sûr je ne comprenais rien et j’ai fait des tas d’erreurs de codes. Adaptation au fil du temps avec le maître mot qui est « la patience » et l’acceptation m’ont permis d’être en harmonie avec mon pays tout en cultivant mon éducation française.

Et pour ce qui est des difficultés ?

Chercher un travail, prouver que mes parents étaient indiens et décédés afin d’obtenir une carte OCI (NDLR: carte d’identité indienne pour les personnes d’origine indienne équivalent au visa mais octroyée à vie) pour me permettre de travailler en Inde… ceci s’est avéré assez difficile. Un grand soutien de mes amis français expatriés ici, les religieuses de l’orphelinat puis la force de croire que l’Inde m’accepterait. Pari gagné et le bonheur n’est pas dans le pré mais plutôt dans mon âme !
Chercher un appartement, gérer une bouteille de gaz vide… des tas de détails du quotidien ont été assez surprenants comparés au mode de vie français… On apprend tous les jours et je continue encore à me cultiver. Mais avec du recul,depuis 3 ans que je suis à Bangalore, je peux me dire que l’Inde était une évidence depuis la nuit des temps. Il m’aura pourtant fallu quelques décennies avant de le comprendre, de l’analyser et de l’accepter !

Quels sont vos projets ?

Je travaille dans une agence de voyage a Bangalore, Enchanting-Travels, je suis créatrice de voyages et développe en basse saison le marché français. Le siège social de cette dernière est à Munich et deux grandes agences se trouvent, l’une à Delhi, l’autre à Bangalore. J’ai travaillé et vécu pendant 9 mois dans la capitale, riche expérience là aussi, dans cette métropole de 15 millions d’habitants, avec un climat qui est une épreuve. J’ai le projet de rester encore 1 ou 2 ans en Inde, puis de partir en Afrique de l’Est ou en Amérique du Sud… encore de belles opportunités qui s’ouvrent à moi et je remercie l’Inde et la France chaque jour que Dieu fait !

Finalement, vous sentez-vous davantage indienne ou française ?

Je me sens les deux avec mon accent du sud-ouest et un petit accent indien, j’ai acquis un certain équilibre et je ne renie pas la France bien au contraire. Elle est omniprésente et me permet d’apprécier ce que l’Inde m’apporte. Je dirais que peut- être la neige me manque pour dévaler les pistes mais je pars à Gulmarg – une station de ski au Cachemire – en février pour justement retrouver les manteaux neigeux et méditer devant ces montagnes si majestueuses.
Je finirai ces quelques mots par deux citations que j’aime beaucoup : « Aux voyageurs épris de liberté, tous les vents sont favorables » et « Le secret du bonheur ne consiste pas à rechercher toujours plus, mais à développer la capacité d’apprécier avec moins… ». Pour vivre en Inde il faut être en paix avec soi-même, sinon cela crée un sacré séisme en vous !

Vous pouvez contacter Usha Renault par mail : usha@enchanting-travels.com

Publié dans INDES Magazine janvier-février 2014

5 réflexions au sujet de « Un retour au pays »

  1. Je me rend en Inde au mois de d’avril,pour mes 60 ans,cela fait 30 ans que j’en reve!!!j’espere que cela va meplaire et plus!!!j’ aurai bien aime rencontrer Usha.J’ai ete tres touchee par l’article Retour au pays.

  2. merci Usha de nous faire partager cette expérience de vie. Mon père a été adopté et semblait avoir des origines indiennes, pays qui depuis m’a toujours fait rêver…Y parraine un petit garçon et aimerai aller y vivre un jour…Isabelle

  3. Je connais l’INDE depuis 1985 . Avec mon épouse nous y avons effectué de nombreux voyages , parcouru
    en voitures nombre de régions du Kerala au Cachemire. Nous y avons des Amis très proches à Bangalore et nos liens avec l’Inde sont devenus très fort au fil des ans . En 2015 je voulais découvrir le Rajasthan , en voyage individuel toujours , et me suis adressé à une agence spécialisée . C’est Usha qui a préparé et mis à nos goûts ce voyage et nous sommes allé à sa rencontre à Bangalore au début de notre voyage pour la rencontrer . Je viens de découvrir aujourd’hui son interview en 2015 par le Figaro INDES Magazine . Je l’ai lu avec beaucoup d’émotion . C’est un personnage , exceptionnel de par sa gentillesse , sa sensibilité , la brillance de son regard . Sa vie l’a emmenée un jour , Enfant , aux pieds des Pyrénées , mais en la rencontrant on ressent qu’ Elle a gardé de ses racines une grandeur humaine himalayenne .
    C’est une grande affection que nous lui témoignons .

  4. Namaste !

    Quelques les Dieux t apportent la joie et la sérénité ainsi qu’ à ceux qui te sont chers..

    Jai Ramji

    Adoptée aussi¨ de mumbai 1977.

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