Education en Inde : peut mieux faire…

L'Inde consacre bien moins de fonds pour l’éducation que les autres pays de l’OCDE - environ 3,7-3,8% du PIB national
L’Inde consacre bien moins de fonds pour l’éducation que les autres pays de l’OCDE – environ 3,7-3,8% du PIB national

Le nombre d’enfants en Inde ayant besoin d’être scolarisés dans le primaire ou le secondaire est à lui-seul plus important que l’ensemble de la population de l’Union européenne. Mais parmi les nombreux défis auxquels le pays doit faire face, l’éducation est l’un des plus difficiles. Y compris dans l’enseignement supérieur.

En juillet 2014, alors que débute l’année scolaire pour les étudiants indiens, quelques instituts réputés de New Delhi ont défini leur note de passage à 100%. C’est-à-dire qu’ils n’acceptent pas les élèves n’ayant pas eu les notes maximales au baccalauréat. Ils ont ainsi laissé de côté des centaines d’élèves ayant eu des notes avoisinant 100% – un excellent résultat partout ailleurs dans le monde – les obligeant à chercher désespérément d’autres options pour être admis dans une école décente. Cela n’est qu’un des nombreux problèmes du système éducatif en Inde, immense et très disparate. L’âge moyen de son 1,25 milliard d’habitants est actuellement de 25 ans et le pays compte plus de 550 millions d’habitants âgés de moins de 25 ans. Plus de 32% de la population a entre 0 et 14 ans, ce qui signifie que le nombre d’enfants en Inde ayant besoin d’être scolarisés dans le primaire ou le secondaire est à lui seul plus important que l’ensemble de la population de l’Union européenne. Environ 11 millions de jeunes suivent actuellement des études dans le supérieur, soit seulement 11% de l’ensemble des  17-23 ans en Inde. Le gouvernement espère faire passer ce chiffre à 21% d’ici 2017 – un objectif qui reste néanmoins en-dessous de la moyenne mondiale.

La qualité se détériore

« Trop d’élèves pour pas assez d’écoles, des classes surchargées, un manque d’enseignants ayant suivi une formation adéquate, le ratio enseignants/élèves frôlant souvent le 50 ou plus », les problèmes sont multiples, confie Rani Patel – présidente de l’association Aarohan qui oeuvre pour l’éducation des populations défavorisées en Inde. Les fonds réservés à l’éducation restent bas malgré l’adoption de plusieurs lois et le lancement de programmes comme « Le droit à l’éducation » et « L’éducation pour tous », initiés par l’ancien gouvernement mené par le parti du Congrès.

Une étude récente a classé 800 universités de 76 pays selon quatre critères : la recherche, l’enseignement, le taux d’employabilité et l’internationalisation. Même les prestigieux Instituts Indiens de Technologie (IIT), parmi les meilleurs du pays, n’ont atteint que la 222ème position.

Le problème est encore plus grave au niveau du primaire et du secondaire, le seul niveau accessible à une large majorité d’élèves. Une étude menée par le groupe de recherche sur l’éducation Pratham a montré que pour la deuxième année consécutive les connaissances élémentaires de lecture et d’écriture ont chuté : « Le gouvernement et les programmes comme ‘éducation pour tous’ avaient pour objectif d’augmenter le nombre d’enfants scolarisés, de construire de nouvelles écoles et de recruter des enseignants. Ce qui a pu détourner l’attention donnée à l’apprentissage des connaissances de base », explique Rukmini Banerji de Pratham.

En 2010, 53,7% des enfants du CM2 (âgés d’environ 10 ans) étaient capables de lire un texte conçu pour les CP (enfants d’environ 6 ans). Le chiffre tombe à 48,2% en 2011 et à 46,8% en 2012, rapporte l’étude. En mathématiques, 70,9% des élèves pouvaient résoudre une soustraction à deux chiffres en 2010 mais on tombe à 61% en 2011 et à 53,5% en 2012.

Ces études ont été appuyées par les conclusions d’autres rapports similaires de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Fin 2011, l’OCDE a annoncé les résultats de l’étude de son Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), qui a testé près d’un demi-million d’élèves de 15 ans sur leurs compétences en lecture, en mathématiques et en sciences. Parmi les 73 nations représentées, les élèves indiens ont seulement fait mieux que ceux du Kirghizistan.

Le rapport de l’OCDE a montré qu’un jeune de 15 ans en Inde est environ à 200 points derrière la tête du classement mondial. En comparant les scores, les experts estiment qu’un élève indien en classe de 4ème est au niveau d’un élève Sud Coréen de CE2 pour ce qui est des acquis en mathématiques, et d’un élève de CE1 de Shangaï concernant les acquis en lecture.

Fonds insuffisants

Des milliers d’institutions privées proposant toutes sortes de formations pullulent aux quatre coins du pays
Des milliers d’institutions privées proposant toutes sortes de formations pullulent aux quatre coins du pays

Ces résultats ont dès lors déclenché l’ire publique qui a sommé le gouvernement de consacrer plus de fonds à l’éducation et de prendre des mesures d’urgence pour corriger le tir. Le budget de l’éducation a donc été augmenté – en pourcentage, l’Inde consacre bien moins de fonds pour l’éducation que les autres pays de l’OCDE : environ 3,7-3,8% du PIB national – alors que les activistes disent qu’il devrait atteindre au moins les 6% pour répondre au besoin croissant d’écoles, de collèges et d’universités. Par ailleurs, pour pallier le manque de fonds publics pour l’éducation, les parents – du moins ceux qui en ont les moyens – ont augmenté considérablement leur budget consacré à l’éducation, explique une étude récente du cabinet de consultants Price Waterhouse Coopers (PwC). Le rapport explique aussi que pour la société indienne, le savoir et l’acquisition des connaissances sont une priorité ancrée dans les mentalités. Pour les classes moyennes, c’est la première dépense après celle pour la nourriture.

Pourtant, la compétition pour les admissions dans les meilleures écoles et collèges empire. « L’Inde est réputée former les meilleurs médecins et infirmiers et ils travaillent dans le monde entier. Mais dans notre propre pays, nous manquons sérieusement de médecins et d’infirmiers. Nous n’avons que 600 000 médecins alors que nous avons besoin du double, et 1,2 million d’infirmiers et infirmières alors qu’il en faudrait 3,6 millions. Pour 45 000 places en milieu médical, on compte 500 000 postulants. », affirme G. Viswanathan, recteur de VIT, un établissement renommé du Tamil Nadu.

Le rapport de PwC indique que seulement 1 candidat sur 150 est admis au très renommé Institut Indien de Management (IIM), contre 1 sur 10 pour le MIT. Face au manque de places dans les bons établissements, de plus en plus de jeunes Indiens partent étudier dans des universités à l’étranger. En 2012, près de 450 000 étudiants indiens sont partis à l’étranger, dépensant environ 13 milliards de dollars pour leurs études supérieures. Cette opportunité n’a pas échappé à plus d’une douzaine de pays en compétition pour attirer les élèves indiens. Campus France en Inde a notamment fait plusieurs campagnes et les grandes écoles françaises possèdent désormais un pôle Inde au sein de leur établissement. De même, à l’occasion, début juillet, de la visite en Inde du ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, plusieurs accords entre écoles françaises et indiennes ont été signés. Parmi ceux-ci : Institut Mines Telecom et NITs (Trichy, Patna, Surathkal et Warangal), Ecole Normale Supérieure de Paris et Jamia Millia Islamia, Paris I Sorbonne et University of Pondicherry, Sciences Po Paris et Lal Bahadur Shastri National Academy of Administration.

Le privé s’engouffre dans la brèche Attiré par cette opportunité, le secteur privé s’est engouffré dans la brèche au cours de ces dix dernières années. Bien que le secteur privé ait toujours été présent dans le domaine de l’éducation, avec certaines des écoles les plus cotées, la plupart d’entre elles fonctionnaient comme des « organisations caritatives » plutôt que comme des entreprises.

Toutefois, les nouveaux investisseurs sont motivés par le profit et investissent pour fonder de grandes universités et écoles privées, peut-être même un peu trop « clinquantes ». L’éducation en Inde a ainsi énormément changé au cours de ces deux dernières décennies. Des milliers d’institutions privées proposant toutes sortes de formations pullulent aux quatre coins du pays. Dans plusieurs régions de l’Inde, de grands complexes accueillent des géants de l’éducation. Certains comme Amity, Lovely Punjab University, Sharda University etc. tournent comme de vraies usines, produisant des dizaines de milliers de jeunes diplômés armés de diplômes en finance, marketing, management, informatique…

D’après le cabinet de conseil Technopak, le secteur privé de l’éducation devrait atteindre 115 milliards de dollars en 2018 et le nombre d’inscriptions de la maternelle au lycée atteindra 351 millions, nécessitant la création de 34 millions de places d’ici 2018. D’après un autre rapport publié par le cabinet de conseil Grant Thornton, l’éducation primaire et secondaire devrait passer de 24,5 milliards en 2008 à 50 milliards de dollars en 2015, soit une croissance de 14% par an. Le secteur a également attiré des investissements directs étrangers (IDE) d’une valeur de 788,43 millions de dollars entre avril 2000 et septembre 2013 d’après les chiffres du Département indien de Politique et de Promotion Industrielle (DIPP).

Manque de compétences

Entre le secteur privé et public, l’Inde devrait être capable de former ses millions de jeunes entrant dans la vie active. C’est en tout cas ce que l’on pourrait penser. Mais ces dix dernières années ont vu un grave manque de compétences frapper tout le pays, rendant difficile pour les entreprises de trouver du personnel compétent. Selon plusieurs études, moins d’un diplômé universitaire sur dix est employable en Inde.

« La situation dans les universités est similaire à celle des écoles. Les étudiants ont tendance à mémoriser leurs manuels mais n’ont en réalité que peu de savoir. Les collèges, qui veulent accueillir toujours plus de nouveaux étudiants, leur font passer les classes – le redoublement n’existe quasiment pas ! Cela coûte trop cher. Le dividende démographique dont l’Inde ne cesse de parler n’est pas seulement une population diplômée mais une population productive », s’exaspère Maneesh Sabharwal, directeur exécutif de Team Lease, la plus grande compagnie de ressources humaines en Inde.

Le manque de compétences pour les postes d’ingénieurs et autres emplois hautement qualifiés est encore plus prégnant. « Seulement 4% des ingénieurs diplômés sont prêts à l’emploi et ce manque de qualifications implique que nous devons commencer par former tout nouvel employé, souvent durant près d’une année, avant qu’il ne devienne réellement productif », confie le directeur des ressources humaines d’une grande société de services informatiques (SSII) en Inde.

Rotation de personnel élevé

Cette situation cause ainsi une hausse des coûts salariaux pour les entreprises. Cela mène aussi à des taux de rotation de personnel très élevés – face à la volatilité du marché, les salariés changent de job pour des augmentations de salaire quasiridicules, équivalentes à pas plus que 10 euros par mois. La plupart des grandes sociétés informatiques subissent des taux de rotation annuels supérieurs à 15%, ce qui signifie par exemple qu’une entreprise comme Tata Consultancy Services, la plus grande société informatique du pays, doit embaucher presque 45 000 personnes chaque année juste pour garder un effectif stable.

Selon plusieurs études, moins d’un diplômé universitaire sur dix est employable en Inde
Selon plusieurs études, moins d’un diplômé universitaire sur dix est employable en Inde

« La compétence n’obtient pas le respect qu’elle mérite. Les gens ne la prennent pas assez sérieusement en compte comme un vrai moyen d’élever leurs ambitions et de gagner beaucoup plus d’argent. L’industrie doit aussi prêter plus d’attention aux compétences, ce qui n’est pas le cas actuellement. La mise en valeur des compétences et la formation ne sont pas au niveau auquel elles devraient être », explique Pramod Bhasin, vice-président de la SSII Genpact, Inquiet, le gouvernement a décidé d’accroître les qualifications de la population. L’Inde prévoit d’augmenter le nombre de personnel qualifié par l’enseignement et la formation professionnelle pour passer des 12% actuels à 25% d’ici 2017, soit une augmentation d’environ 70 millions de personnes dans les cinq prochaines années.

Le secteur privé devrait également être bouleversé par l’arrivée d’acteurs internationaux dans les années qui viennent. Les établissements indiens devront alors renouveler leur méthodologie, leur technologie et le contenu de leur cursus pour pouvoir faire face à cette compétition. « Certains établissements sont désormais confrontés à un ralentissement des inscriptions en raison de facteurs macro-économiques, du manque d’attractivité du secteur et des problèmes d’employabilité. Les écoles de management qui ont peu ou pas de partenariats ont peu d’inscriptions donc peu de revenus, ce qui mène à des défauts de paiement voire à leur fermeture », rapporte une étude du cabinet de conseil India Ratings.

Une réflexion au sujet de « Education en Inde : peut mieux faire… »

  1. A reblogué ceci sur Voyage en Orientet a ajouté:
    Un peu long, mais mérite d’être lu dans son intégralité. Que les cassandres de l’éducation française pleurent moins et que chacun se souvienne des sages paroles de Michelet: « Quelle est la première partie de là politique ? L’éducation. La seconde ? L’éducation. Et la troisième ? L’éducation.

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