Les Indiens de la Réunion : retour aux sources

Une jeune réunionnaise métissée pendant la parade du Deepavali
Une jeune réunionnaise métissée pendant la parade du Deepavali

Ils portent des saris, des sarams et autres tenues traditionnelles indiennes, ils prient Ganesh et la Vierge Marie en même temps. Ils dansent sur des musiques de Bollywood ou de Maloya (créoles) et mangent des plats massalés… Ils sont Réunionnais et sont fiers de représenter ce métissage de culture à la confluence de l’Occident, de l’Afrique et de l’Inde.

La Réunion ? Tout le monde connaît ! Cette petite île paradisiaque dans l’Océan Indien, autrefois colonie française, aujourd’hui étiquetée « DOM ». C’est le paradis de la canne à sucre, des treks vertigineux, des plages fabuleuses et des volcans plus ou moins endormis… Mais peu de gens savent que c’est aussi une île qui abrite de nombreuses personnes d’origine indienne. La grande majorité d’entres elles est tamoule (Etat du sud de l’Inde), elles ont la peau sombre ou hâlée, les traits fins et sont communément appelées « Malbars » par les autres habitants de l’île. D’autres, arrivés plus récemment, viennent de l’Etat du Gujarat (côte ouest de l’Inde) et sont pour la plupart des commerçants musulmans. Surnommés les « Zarabes », ils portent la barbe ou le voile pour les femmes, sont clairs de peau et se sont enrichis grâce au commerce de tissus notamment.

Qu’ils ressemblent ou non à des Indiens, chaque famille réunionnaise et quasiment chaque Réunionnais vous diront qu’ils possèdent un ancêtre ou un membre de la famille d’origine indienne. En se promenant dans les villes de la Réunion, vous serez très vite captivé par les temples ou « Koïl » colorés hindous qui s’élèvent au milieu du bitume. Les senteurs d’épices, de curcuma ou « massalé » (masala) vous attireront sans doute chez un restaurateur indien où les « carris » (curries) font partie intégrante des repas traditionnels de l’île. Enfin ne soyez pas surpris d’être emporté dans une des nombreuses processions hindoues qui sillonnent les rues de Saint André ou de Saint Paul où se sont établis la majorité des Malbars. Là, vous rencontrerez des hommes et des femmes qui, malgré la distance qui les sépare de leur pays d’origine, ont continué à perpétuer les traditions et les rituels qu’ils se sont transmis de génération en génération.

Car la plupart d’entre eux n’ont jamais vu l’Inde ou même rencontré un Indien. C’est l’imaginaire, la tradition, les contes transmis par leurs aïeux qui leur ont permis de conserver une part « d’indianité ». Leurs ancêtres sont arrivés pour la plupart au 19e siècle en tant que « travailleurs indiens engagés » pour remplacer les esclaves noirs dans les plantations de canne à sucre. Mais la situation à leur arrivée fut tout autre que celle promise par les contrats de travail qui leur offraient un logement, un salaire et la possibilité de pouvoir retourner chez eux au bout de cinq ans.

Répression socio-culturelle

Site du Lazaret, Ile de la Réunion
Site du Lazaret, Ile de la Réunion

Nous n’avons pas véritablement de sources indiquant le nombre total d’Indiens envoyés dans les colonies françaises puisque la plupart des archives à la Réunion, en Guadeloupe ou en Martinique ont été détruites par le gouvernement français. Grâce aux recherches menées par certains historiens, on estime à près de 120 000 les Indiens qui se seraient installés à la Réunion. « Ils ne recevaient que rarement, voire jamais, leur salaire et on ne leur donnait pas de logement. Pendant des années on les forçait à dormir à la belle étoile. On les faisait travailler 12 heures par jour et il n’y avait aucun service de santé. Les conditions de vie et de travail étaient si terribles qu’un grand nombre de personnes périrent en raison du manque de nourriture, d’abris et d’assistance médicale », explique Charles, un Indo-réunionnais d’une cinquantaine d’années rencontré à l’occasion de la journée en mémoire des engagés, aux Lazarets à Grand Chaloupe. « Après l’interminable voyage, les engagés étaient en effet regroupés là pour un isolement sanitaire par lequel tous devaient passer et où nombre d’entre eux sont morts en raison des conditions de voyage et des mises en quarantaine extrêmement difficiles », confie Daniel Minienpoullé, le président de la Fédération tamoule de la Réunion qui organise cet événement chaque année en novembre.

Ainsi, la majorité des engagés tamouls ne purent retourner en Inde du sud à la fin de leur contrat. Ces circonstances, associées aux décisions parfois volontaires de s’établir à la Réunion, ont déterminé la mise en place d’une diaspora tamoule dans l’île. Une diaspora dont les membres ont eu très peu de contacts avec leur pays d’origine jusqu’à approximativement ces trente dernières années.

Les premiers immigrants furent pratiquement interdits de prier leurs dieux hindous. Ils se sont ainsi inévitablement réfugiés dans des pratiques discrètes, voire cachées. On les obligea à adopter la religion chrétienne. Un sens de la conformité, les pressions de la politique d’assimilation pratiquée par la France, ainsi qu’une stratégie d’adaptation amenèrent parfois les immigrants et leurs descendants à suivre certains modèles ayant cours dans la société d’accueil pour leur propre intérêt et les avantages qu’ils pouvaient en retirer. La proportion de personnes d’origine tamoule ayant aujourd’hui pour prénom « Marie » ou « Jean » est à ce sujet tout à fait significative.

« Je me souviens que mon père, qui a longtemps lutté pour faire revivre la culture indienne à la Réunion et éduquer les Réunionnais sur leur passé, a dû se battre avec l’administration pour me donner un prénom indien », explique Coumarène, un Indo-réunionnais d’une trentaine d’année.

Les Indiens de la Réunion se sont ainsi adaptés et ont développé un nouveau type de vie en réponse aux différents besoins et aux obligations auxquels ils devaient faire face dans ce nouveau contexte culturel et social. Les descendants des immigrés indiens sont aujourd’hui largement impliqués dans la culture, l’administration et l’économie françaises. Ce sont tout d’abord des « citoyens français », tout comme les autres membres de cette société multiculturelle, ce qui ne les empêche pas de pratiquer ou de conserver des éléments du mode de vie indien.

Changement idéologique

A partir de la fin des années 1980, on observe un changement idéologique auquel les originaires de l’Inde font désormais face dans l’île. L’idéologie moderne favorise l’expression des particularités et les identités spécifiques font désormais l’objet d’une fierté affichée. Par une étrange ironie de l’histoire, les différences que les Tamouls ont longtemps évité d’exprimer trop ouvertement sont de plus en plus valorisées dans la société globale. La religion hindoue, longtemps dénigrée par ceux qui ne la pratiquaient pas, est actuellement reconnue et estimée comme une des richesses de la Réunion.

« Malgré la conversion on observe que même si les enfants et les parents vont à l’église pratiquement tous les samedis ou dimanches, ils prient toujours les dieux hindous dans les temples et agissent en qualité d’hindous dès qu’ils font face à des événements importants comme la naissance, le mariage, la maladie et la mort », explique Léna Amourdom, une dentiste indo-réunionnaise. Les vêtements indiens, comme les saris , sont peu à peu réintroduits parmi la population tamoule et sont maintenant fièrement portés par les jeunes lorsqu’ils vont au temple. Le nouvel an tamoul « Pongal » est devenu un jour de fête officiel dans l’île, tout comme Deepavali (la fête des lumières).

Procession hindoue dans les rues de Saint André
Procession hindoue dans les rues de Saint André

Depuis une vingtaine d’année Deepavali est d’ailleurs célébré en grande pompe à la Réunion, grâce à l’impulsion et à l’initiative de la mairie de Saint André qui organise chaque année des festivités dignes de celles qui sont célébrées en Inde. « Des milliers de gens, locaux, touristes, curieux se réunissent là pour assister à des ateliers, des conférences, des projections de films et des spectacles indiens. Le clou de l’événement est le grand défilé du dernier jour pendant lequel toutes les associations indiennes de l’île défilent en dansant et sur des chars », explique Eric Fruteau, le maire de Saint André. Pour l’occasion, la mairie a même fait venir des artistes indiens afin que l’expérience soit authentique. « On veut traverser les frontières, créer une véritable atmosphère de mela (marché festif). Et tous les âges participent, les enfants issus des quartiers pauvres aussi… l’objectif est de fédérer et de faire rayonner cette culture indienne qui est la nôtre ! », raconte avec passion Daisy Alamele, la coordinatrice principale de Deepavali depuis maintenant 24 ans.

Et l’échange ne s’arrête pas là, depuis ces vingt dernières années nombreux sont les Réunionnais qui ont décidé de retourner aux sources. « Moi j’ai un peu peur. La Réunion c’est si petit, on est protégés…et l’Inde, c’est immense et on ne parle pas cette langue ! Mais d’un autre côté l’Inde m’appelle.. Je ne saurais comment l’expliquer, mais je veux fouler la terre de mes ancêtres ! », s’exclame Clara qui se prépare pour son premier voyage en Inde. Pour Wendy, une jeune danseuse malbar, la découverte de l’Inde a été une révélation : « J’ai eu la chance d’y apprendre le Bharatanatyam auprès de maîtres d’exception à Kalakshetra. Aujourd’hui je ne pourrais plus vivre sans devoir y retourner. D’ailleurs, je vais me marier avec un Tamoul de l’Inde ».

Avec le développement de lignes aériennes directes les distances se resserrent. De nombreux Hindous se rendent en Inde pour mieux connaître l‘hindouisme et apprendre le tamoul. « Lorsque nous sommes allés en Inde, c’était comme un pèlerinage. Chennai, Mumbai, Delhi, Benarès… c’était poignant. Aujourd’hui il est de notre devoir de transmettre cet héritage, le développement économique rend les échanges plus faciles. Nous devons être une tête de pont entre nos deux pays que sont la France et l’Inde ! », racontent Suzy Marimoutou et Léon Camalon, un vieux couple malbar vivant à Saint André. Depuis quelques années des ashrams et des écoles pour l‘apprentissage du tamoul, de la danse et de la musique indiennes se développent sur l’île. Des statues du Mahatma Gandhi ont également été érigées et un boulevard « Jawaharlal Nehru » a été inauguré à Saint Denis.

Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce renouveau soudain d’intérêt pour l’Inde et ses cultures ? Pour le Dr Jean Régis Ramsamy, un historien et journaliste à Réunion Première, Il n’y a pas de conscience collective des Réunionnais d’origine indienne sur ce phénomène de retour aux sources : « Ce sont des conduites individuelles. Les moyens de communication ultra-développés ont joué une part importante. Une certaine élévation générale du niveau de vie dans l’île a pu permettre à cette partie de la population de s’occuper de cet ‘aspect loisir’. Et puis il faut évoquer l’émergence de l’Inde dans le monde et le rôle joué par certains Indo-réunionnais pour faire perdurer leurs traditions » .

Avec plus de 200 associations qui font la promotion de la culture indienne sur l’île, la Réunion porte désormais fièrement ses couleurs indiennes métissées. A la demande des Indo-réunionnais, l’Inde y a installé un consulat ; les échanges entre la Réunion et l’Inde vont crescendo même si parfois les administrations indienne et française rendent difficiles les demandes des Indo-réunionnais (création d’un centre culturel indien, apprentissage des langues indiennes à l’école, difficulté d’obtention des visas pour la Réunion – hors Schengen, échanges universitaires, économiques etc.). Par ailleurs, l’accord Schengen tout comme le protectionnisme européen – qui ne sont pas adaptés aux cas des DOM – continuent de bloquer la volonté de la Réunion de collaborer avec l’Inde ou même ses pays voisins en Afrique. Toutefois, le rapprochement entre l’Inde et la Réunion semble inévitable. L’île de Bourbon est dotée de tous les atouts pour devenir un pont à la fois économique et culturel entre la France et l’Inde.


Publié dans : Indes Magazine

8 réflexions au sujet de « Les Indiens de la Réunion : retour aux sources »

  1. Eh oui ! L’histoire coloniale réelle d’une « certaine France » est bien loin , et même aux antipodes de celle apprise dans les cours d’histoire par tous les jeunes élèves français !
    Cette « certaine France » ne s’embarrassait pas de sentiments et encore moins d’un minimum de morale . L’essentiel de cette époque étant l’enrichissement de la nation France par tous les moyens .
    Etait-il nécessaire pour l’avenir de faire souffrir et d’exploiter à outrance ces premiers immigrants Indiens … et ensuite ces quelques centaines de Réunionnais que l’état français kidnappa pour repeupler la désertification de certains départements français ?
    Que dire de ces partis politiques français , de ces nostalgiques d’une « certaine belle époque » (seulement pour une minorité sans foi ni loi), lesquels tentent insidieusement de nous ramener progressivement vers un passé dont j’ai honte en tant qu’humain , en tant que « blanc » et en tant que français .
    Ce qu’un Etat ou une religion se sont permis comme infamies au fil de l’histoire , aucun quidam ne l’aurait fait sans être poursuivi et durement condamné , voire à la peine capitale , par la « Justice » des hommes … celle qui penche toujours du côté de …l’INJUSTICE !

  2. Dommage que vous ne parliez pas de la relation nouvelle de l’Inde avec la Réunion. Il y a peu, une maison de l’Inde a vu le jour à la Réunion pour raffermir les relation entre ce bout de France du bout du monde et le pays qui lui a fourni des pans entiers de sa culture. Ce qui a le plus surpris les indiens est que beaucoup de traditions surtout tamoules qui étaient vécues à la Réunion, n’existaient plus en Inde de nos jours, ou alors dans les campagnes très reculées. Comme quoi le déracinement est une source de conservation de certaines racines.

    Très bel article cela dit, qui nuance un peu le beau tableau que j’ai pu écrire il y a quelques années comme http://reunionweb.org/decouverte/mots-creoles/zarabe Bravo !

  3. Bonjour,
    Très intéressant :  »Ce qui a le plus surpris les indiens est que beaucoup de traditions surtout tamoules qui étaient vécues à la Réunion, n’existaient plus en Inde de nos jours, ou alors dans les campagnes très reculées. Comme quoi le déracinement est une source de conservation de certaines racines. ». Auriez- vous quelques exemples concrets SVP ? Merci bcp d’avance

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