Violence bouddhiste au Sri Lanka

Depuis la fin de la guerre civile, les musulmans sri-lankais mais aussi la minorité chrétienne sont la cible des attaques d’un groupe extrémiste bouddhiste, le Bodu Bala Sena (BBS). L’organisation fait partie d’un mouvement radical plus large qui se propage dangereusement en Asie du Sud-Est.

Galaboda Aththe Gnanasara, le secrétaire général du Bodu Bala Sena, en juillet 2013 à Colombo lors d'une manifestation pour condamner l'attentat contre un lieu saint du bouddhisme situé en Inde. Crédits photo : Eranga Jayawardena/ASSOCIATED PRESS
Galaboda Aththe Gnanasara, le secrétaire général du Bodu Bala Sena, en juillet 2013 à Colombo lors d’une manifestation pour condamner l’attentat contre un lieu saint du bouddhisme situé en Inde. Crédits photo : Eranga Jayawardena/ASSOCIATED PRESS

Un groupe de moines en robe, aux crânes rasés, débarque de nulle part dans une rue sombre de Colombo. Armés de pierres et de machettes, leurs visages sont déformés par les messages de haine qu’ils hurlent. Ils se dirigent vers la mosquée de Grandpass et la mitraillent de pierres. Les vitres éclatent, des fidèles tentent de fuir. Certains d’entre eux sont retenus prisonniers par des bouddhistes qui les rouent de coups. Ces images capturées par les télévisions locales datent d’août 2013, mais, depuis, les agressions contre la minorité musulmane au Sri Lanka n’ont cessé de s’amplifier. En 2013, près d’une vingtaine de mosquées ont été attaquées par des bouddhistes.

Un extrémisme bouddhiste? La combinaison sonne faux… Une religion qui prône la non-violence et le respect de l’autre, une philosophie qui interdit de tuer tout être vivant et fait de la compassion sa règle d’or. Mais le culte bouddhiste semble avoir pris un tout autre tournant au Sri Lanka et dans quelques pays d’Asie du Sud-Est. En Birmanie, les Rohingyas ont été victimes d’un nettoyage ethnique mené par des bouddhistes et dénoncé par Human Rights Watch. En Thaïlande, également, l’insurrection musulmane dans le sud du pays a amené certains bouddhistes à prendre les armes pour se défendre.

Le Pakistan et les autres pays islamiques voient d’un mauvais œil ces événements. En juillet dernier, des bombes éclatent à Bodh-Gaya en Inde, haut lieu spirituel du culte bouddhiste, où Bouddha lui-même a atteint l’éveil. Si ces attentats n’ont pas été revendiqués, les enquêteurs indiens n’écartent pas la possibilité qu’ils aient pu être commis par des groupes islamistes, en représailles des violences perpétrées contre les musulmans en Asie du Sud-Est.

« Ils m’ont frappé à coups de bâton »

Pendant ce temps, au Sri Lanka, cinq ans après la fin de la guerre civile remportée par le gouvernement contre le mouvement séparatiste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) – qui se battaient pour la création d’un État séparé dans le nord de l’île en réponse aux discriminations subies par les Tamouls à majorité hindoue -, les musulmans et les chrétiens sont les nouvelles minorités victimes de harcèlement et de violences. Dans les quartiers musulmans de Colombo, la peur règne. Les commerces sont doublement fermés avec des chaînes épaisses et plusieurs cadenas.

Mohamad, un vieil homme qui tient une boutique de tissus avec sa fille dans la périphérie de Colombo, fut l’une des victimes de ces attaques. «Mon commerce a été mis à sac au début de l’année par des moines et d’autres hommes. Ils sont arrivés en grand nombre, je n’ai rien vu venir. Ils m’ont repoussé dans l’arrière-boutique avant de tout saccager», raconte-t-il en se tordant les doigts. Il regarde autour de lui et poursuit en chuchotant: «Je les ai suppliés de me laisser tranquille, mais ils m’ont frappé à coups de bâton…»

Au Sri Lanka, les liens entre la violence et le bouddhisme remontent loin dans l’histoire. La majorité bouddhiste d’origine cinghalaise domine le milieu politique et économique du pays. Selon un professeur de l’université de Colombo, «les musulmans comme les Tamouls ont toujours été perçus comme des envahisseurs par la majorité cinghalaise bouddhiste». Les musulmans, principalement originaires de l’Inde et des communautés commerçantes arabes, sont installés au Sri Lanka depuis plus d’un millénaire. Ils se sont mêlés aux Cinghalais, parlent majoritairement le tamoul et habitent sur la côte est du pays. Aujourd’hui, les musulmans représentent près de 8 % des 21 millions d’habitants du pays, soit le troisième plus grand groupe ethnique après les Cinghalais (70 %) et les Tamouls (12,5 %).

« Nous sommes la police non-officielle »

Mais très vite, avec la fin de la guerre et le redémarrage des activités économiques, les musulmans et leur aisance historique dans ce domaine sont apparus comme une menace. Tous les maux de la société – corruption, augmentation du coût de la vie, etc. – devaient trouver un responsable. Le Bodu Bala Sena (BBS), une organisation extrémiste bouddhiste créée en juillet 2012 par des moines, a pour principal objectif la sauvegarde de la culture cinghalaise bouddhiste. Des milliers de Sri-lankais se rassemblent à chacune de leurs réunions au cours desquelles ils véhiculent des messages de haine envers les autres minorités non bouddhistes. Le mouvement, très actif sur les réseaux sociaux, attire notamment de nombreux jeunes.

La méthode du BBS est radicale: diaboliser le musulman en propageant des rumeurs à son sujet. «Les musulmans volent nos emplois et accaparent l’économie du pays afin de s’enrichir pour mieux nous dominer», proteste un membre du BBS à Colombo. Le jeune moine vêtu d’une robe couleur safran semble victime d’un véritable lavage de cerveau. Il matraque et multiplie les insultes à leur égard avant de poursuivre: «Le christianisme et l’islam convertissent en masse les populations les plus pauvres en échange d’argent et de nourriture! Cela menace fortement notre culture bouddhiste et nos traditions ancestrales, qui s’effacent peu à peu». Un autre militant portant un tee-shirt No Beef («pas de bœuf») s’exclame: «Regardez ce que les musulmans ont fait en Indonésie, c’était un pays bouddhiste à la base. Aujourd’hui, tous nos sites sont rasés au profit des mosquées. Nous ne pouvons laisser cela se produire ici!»

L’an dernier, grâce à l’appui de personnalités influentes, le BBS a notamment gagné sa bataille pour interdire la commercialisation de viandes certifiées halal. Selon le secrétaire général de l’organisation, le Vénérable Galaboda Aththe Gnanasara, «seuls les moines peuvent sauver la race cinghalaise». Il ajoute que ces derniers doivent être prêts à se battre: «Notre pays est un pays cinghalais et nous en sommes la police non officielle.»

Pour Amit, un chauffeur de taxi cinghalais et bouddhiste, «ces extrémistes ne sont ni bouddhistes ni moines. Ils portent juste l’habit pour faire peur.» Plus qu’une revendication religieuse, l’extrémisme bouddhiste au Sri Lanka s’apparente ainsi davantage à un mouvement conservateur basé sur la préservation de la race cinghalaise. «C’est l’outil principal dont se sert le Bodu Bala Sena pour faire régner la terreur, car rares sont les bouddhistes qui auraient le courage de critiquer la parole d’un moine», ajoute Amit.

Le développement d’un tel extrémisme est aussi une aubaine pour le gouvernement, dont plusieurs personnalités soutiennent directement le BBS. Le ministre sri-lankais de la Défense, Gotabaya Rajapaksa, également frère du président, a déclaré dans un entretien au quotidien national Daily Mirror: «C’est vrai, j’entretiens des relations cordiales avec des membres hauts placés du Bodu Bala Sena, mais je ne l’ai pas créé! L’organisation a été mise en place en réaction à ce qui se passait dans notre pays…» Si son explication laisse entendre qu’il pourrait y avoir un problème avec les musulmans, jusqu’à présent, aucune attaque ou violence de cette communauté à l’égard des Cinghalais n’a éclaté au grand jour. Une étude récente menée par l’ONU indique que la majorité des musulmans entretient des relations cordiales avec les autres communautés.

Une stratégie politique

«C’est une stratégie politique destinée à diviser la population en propageant l’image d’un islam et d’un christianisme qui menacent la culture cinghalaise, explique Joseph, un Sri-Lankais chrétien d’origine tamoule qui a fui la guerre civile. Les Tamouls du Sri Lanka, minoritaires, ont subi les mêmes attaques pendant de nombreuses années avant de prendre les armes. Au fil du temps, ce mouvement s’est transformé en milice terroriste.». De nombreux journalistes et politiciens craignent une recrudescence des agressions pouvant mener à des affrontements plus graves ou, pire, une nouvelle guerre civile.

Le président Rajapaksa et son parti, le Sri Lanka Freedom Party, ont pu aisément asseoir leur influence politique durant le conflit contre le LTTE, ce qui leur a permis de gagner une majorité confortable lors des élections qui ont eu lieu juste après la fin de la guerre. Selon certains modérés, avoir un «nouvel ennemi» pourrait permettre au gouvernement de maintenir son image de protecteur du pays. D’autres analystes politiques estiment que les extrémistes membres du parti du président souhaitent voir la société se diviser à nouveau, dans le but d’empocher les votes de la majorité.

La paix et la réconciliation promises par le président Rajapaksa sont ainsi loin d’être achevées. Après trente ans de guerre civile, le pays ne semble toujours pas avoir réglé son problème d’intégration des minorités. La priorité du gouvernement est d’attirer les investisseurs et de redorer l’image de l’île. De temps à autre, des petits groupes d’opposants sri-lankais à majorité bouddhiste se réunissent pour dénoncer ces incitations à la haine raciale. Ils mènent des marches non violentes et des veillées à la bougie, en chantant les enseignements de Bouddha: «Jamais la haine ne cesse par la haine ; c’est la bienveillance qui réconcilie.»

Publié dans Le Figaro

2 réflexions au sujet de « Violence bouddhiste au Sri Lanka »

  1. Qui a dit que le bouddhisme était une religion de non violence ?
    Les propos peut être tenus il y a 2500 ans …
    mais en aucun cas l’histoire ne prouve ces affirmations :

    – l’histoire des dalaï lamas, assassinats et pédophilie
    – les guerres sino japonaises
    – le comportement des kamikazes
    – les amitiés peut recommandables du lama 14é
    – ses propos sur les femmes …
    – … en directe ligne du bouddha historique
    – l’état de la population tibétaine en 1950
    – les scandales de viols, de pédophilie, de détournements d’argent en France et ailleurs
    – les violences en Birmanie, au Sri lanka, au Cambodge, en Thaïlande

    … je ne vois pas beaucoup d’altruisme sauf peut être dans les fantasmes des neo-bouddhistes occidentaux

    et qu’on ne vienne pas me rétorquer « propagande chinoise ! »

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