Narendra Modi : Bourreau, Business Leader, Premier ministre ?

Narendra Modi« Homme de fer », « bienfaiteur », « père de la nation » ou « business leader », Modi est un fin stratège. Elu pour un troisième mandat consécutif à la tête de son Etat, le Gujarat, qu’il dirige de main de maître, il est la figure montante du principal parti d’opposition, le Bharatiya Janata Party (BJP), de tendance nationaliste hindoue, et pourrait devenir le prochain Premier ministre du pays. Médiatique et populaire, il séduit autant les Indiens que les investisseurs étrangers. Son approche et son modèle : dynamiser le développement économique pour moderniser le pays. Sa faiblesse : un passé anti-libéral et les émeutes inter-communautaires de 2002.

A l’annonce de son arrivée, la foule se presse au bord de la route à Ahmedabad, la capitale du Gujarat. La police peine à contenir tous ces gens venus acclamer leur idole. « C’est un dieu. C’est notre sauveur. Nous l’aimons. Il nous dirigera vers une Inde meilleure », crie un admirateur. Les parents portent leurs enfants sur les épaules et espèrent que ces derniers recevront une bénédiction de « NaMo », comme ils le surnomment. On l’aperçoit au loin ; les cris vont crescendo. Vêtu d’un kurta (tunique traditionnelle indienne) couleur safran, arborant des lunettes de soleil et un sourire de star, il salue son peuple et s’enivre d’un bain de foule. Plus qu’un simple Chief Minister (Premier ministre régional), Narendra Modi se définit lui-même comme le père de son État, le Gujarat.

A quelques kilomètres de là, dans le district de Mehsana, Abida, jeune musulmane victime des émeutes inter-communautaires qui ont endeuillé l’Etat il y a 11 ans, réclame toujours que justice lui soit rendue. Elle confie avoir été violée et ses parents tués par des hommes qu’elle n’a pu identifier.

Quand le nom de Narendra Modi est évoqué, elle se fait plus catégorique : il est, pour elle, tout aussi responsable. Il a laissé les émeutes se propager et a fermé les yeux sur les massacres.

Près de 1 300 personnes sont mortes dans les affrontements de février 2002, entre hindous et musulmans. Des extrémistes hindous avaient lancé de véritables pogroms contre les musulmans après que des musulmans eurent mis le feu au train Sabarmati Express à Godhra, tuant 59 hindous de retour d’un pèlerinage à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh (nord). Lorsque l’on évoque cet « incident », un membre du gouvernement du Gujarat et fervent défenseur de Modi, rétorque : « Il y a eu et il y a toujours des affrontements religieux en Inde. La vague de violences et de meurtres d’innocents sikhs, en 1984, qui fit suite à l’assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps, appartenant à cette communauté religieuse, en est un exemple. Ce sont des révoltes que nous devons contrôler, ce que nous ferons de mieux en mieux avec de meilleurs moyens technologiques et humains ». Malheureusement, pour la plupart, ceux qui ont pris part aux violences sont toujours en liberté, faute de preuves tangibles de leur implication.

Même s’il a été blanchi par la Cour suprême de toute responsabilité dans les pogroms, cette tragédie continue de hanter Modi. Pour ses opposants et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, il est toujours le grand responsable. Malgré cela, Modi a su élargir considérablement la base de ses partisans. Pour le peuple, il est l’homme qui tient ses promesses et fait des réformes. Un vent de dynamisme porteur d’espoir alors que la plupart des dirigeants du pays croulent sous les accusations de corruption et que le ralentissement économique plombe le moral de la nation.

Une ascension fulgurante

Issu d’une famille pauvre de commerçants, Modi adolescent vend du thé avec son frère aîné dans la ville alors sous-développée d’Ahmedabad. Il rêve d’un avenir meilleur et il parvient à décrocher un job dans une cantine d’Etat du Gujarat. C’est là, en servant les fonctionnaires, qu’il développe ses talents d’orateur et devient un ardent militant du Sangh Parivar (un ensemble de partis politiques nés pendant la lutte pour l’indépendance du pays et prônant l’idéologie de l’Hindutva, qui prêche la culture et la religion hindoues). Ce sont encore les premiers pas de sa carrière politique. Il complètera sa formation à l’université, où il décroche un diplôme en sciences politiques. Dès lors, rien n’arrêtera son ascension fulgurante : il devient Secrétaire général du BJP en 1995 puis Chief Minister du Gujarat en octobre 2011. Il captive les foules par ses discours et son aura est digne de celle des gourous indiens les plus puissants.

Autre atout, il bénéficie du soutien des milieux d’affaires ; il a les faveurs des grands magnats de l’industrie (Tata, Ambani, Essar,…), qui investissent des sommes astronomiques dans son Etat. « Modi s’exprime bien, il sait plaire, il trouve souvent les mots justes, et, surtout, il a mis le doigt sur l’un des freins majeurs à l’installation ou à l’investissement des sociétés étrangères en Inde : la lenteur et la complexité de l’administration », confiait un chef d’entreprise canadien lors du Vibrant Gujarat, le forum international organisé par l’Etat tous les deux ans.

Modi rompt la lourdeur des formalités administratives, réduit le temps de validation des dossiers, rationalise toutes les démarches, offre des réductions de taxes et multiplie les avantages accordés aux investisseurs étrangers.

Le Vibrant Gujarat a pour objectif de promouvoir son fief sur la scène nationale et internationale. Outre des représentants de grandes multinationales, une trentaine de délégations officielles de pays de premier plan sont présentes : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon, la Finlande, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Russie, la Chine, etc. Le rituel du forum est bien rodé : à la tribune, se succèdent les panégyriques de PDG ou de ministres sur la gestion éclairée de Modi. Même une délégation de chefs d’entreprises pakistanais l’a personnellement rencontré en marge de l’évènement.

Le passé de Modi ne semble désormais plus affecter son ascension. En février dernier, Narendra Modi a également été invité à déjeuner à l’ambassade d’Allemagne à New Delhi avec tous les chefs de missions de l’Union européenne (UE). En catimini, certes…. mais la nouvelle s’est vite ébruitée. Quelques semaines plus tard, c’est une délégation américaine « privée » qui lui rend visite dans son Etat. Toujours interdit de visa pour les Etats-Unis, le réformateur du Gujarat fait clairement l’unanimité auprès des businessmen.

Le parti du Congrès, qui emmène la coalition au pouvoir à Delhi, regarde d’un oeil noir cette démonstration de force. Lors d’une conférence de presse peu de temps après le Vibrant Gujarat 2013 en janvier dernier, Manish Tewari, le ministre de la Communication et des Médias déclarait : « L’état du Maharashtra est bien plus en avance que le Gujarat pour attirer les investissements étrangers. Le Tamil Nadu et le Karnataka le sont aussi. Et en termes d’avancées sociales, le Gujarat est très en retard. Les chiffres présentés sont faux et ne devraient pas vous aveugler ».

Vaincre

Même si aucune annonce officielle n’a été faite, l’objectif de Narendra Modi est clair : il veut devenir le futur Premier ministre du pays. Depuis le début de l’année, il a entamé une tournée nationale à la rencontre des leaders régionaux de son parti et de ses alliés. « Modi est en campagne. Il polit son image et donne son avis sur les sujets de société qui secouent le pays. C’est toutefois insuffisant pour séduire un public plus large… Il faut que ses messages s’adressent à toute l’Inde. Il doit aussi véhiculer un discours de paix pour améliorer les relations avec le Pakistan », explique un politologue indien.

Récemment nommé responsable du comité du BJP en charge de la campagne électorale à venir, Modi fait face à plusieurs défis. Il lui faut tout d’abord rassembler au sein de son propre parti, où il est confronté à quelques opposants. Scandalisé par sa nomination, l’ancien chef de campagne du BJP et ancien vice-Premier ministre L.K. Advani, a par exemple démissionné pour exprimer sa colère. Après des consultations avec le parti, il est revenu sur sa décision 24 heures plus tard. Modi doit aussi renforcer la coalition de ses alliés (la NDA). J. Jayalalitha, Chief Minister du Tamil Nadu, Shivraj Chouhan, celui du Madhya Pradesh, le parti extrémiste Shiv Sena, basé au Maharashtra, et le parti sikh Akali Dal au Pendjab, ont déjà apporté leur soutien au nouveau chef de campagne.

Parmi ses opposants figure Nitish Kumar, qui prétend également au titre de Premier ministre. Avec l’investiture de Modi et la pression exercée par ses partisans, le Chief Minister du Bihar a décidé de quitter la coalition après 12 ans d’alliance. Ce départ va fortement peser sur les votes : l’État du Bihar représente 40 sièges au Parlement. Si les prévisions donnent le BJP et ses alliés gagnants, rien n’est encore joué ; les alliances avec les Etats d’Orissa (est) et d’Andhra Pradesh (sud-est), indispensables pour asseoir la victoire, sont encore incertaines.

Par ailleurs, malgré tous ses efforts, Modi n’a pas réussi à rallier le Karnataka lors des dernières élections, remportées par le Congrès. Les derniers sondages menés par les quotidiens indiens pronostiquent que la NDA obtiendrait 150 sièges contre 120 pour le Congrès et ses alliés. Ainsi, afin de former son gouvernement, Modi devra s’attaquer à une tâche difficile : récupérer près de 123 membres supplémentaires à la Lok Sabha (chambre basse du Parlement) qui compte 545 membres.

« Dans une Inde corrompue, Modi a l’avantage d’avoir des résultats palpables et visibles dans son Etat ainsi qu’une vision qui pourrait raviver la flamme du BJP en Inde », note le politologue indien cité plus haut.

Pour mener à bien sa campagne, Modi use des nouvelles technologies. Il a déployé un véritable arsenal sur la toile et les réseaux sociaux. En contact direct avec plus de 1 750 000 internautes abonnés à son compte Twitter, il expose ses moindres faits et gestes et relaye ses discours, jouant la carte de l’intégrité et de la transparence. Modi peut aussi compter sur le soutien de la diaspora indienne, qu’il courtise chaque année lors de la Pravasi Bharatiya Divas, le grand rassemblement des personnes d’origine indienne, influentes et riches, à New Delhi. Ahir, restaurateur indien à Paris, possède même un poster à son effigie dans son restaurant. « Ces dix dernières années de gouvernance du parti du Congrès ont rendu le pays faible et corrompu. Nous avons besoin d’un leader efficace et dynamique tel que Modi pour que l’Inde continue à croître économiquement, socialement et sur la scène internationale », assure-t-il.

Depuis un an maintenant, les médias indiens et les experts politiques se plaisent à comparer et à opposer Narendra Modi et Rahul Gandhi, le vice-président du Congrès, qui pourrait être nommé Premier ministre si son parti parvenait à gagner. Jusqu’à présent, Modi a clairement une longueur d’avance sur son opposant. Davantage que Rahul, les électeurs l’associent volontiers à l’idée qu’ils se font de la fonction de Premier ministre. Il a conduit seul la campagne du BJP au Gujarat, où il a remporté les élections haut la main. En comparaison, Rahul a échoué, après quatre ans de préparation, à conquérir l’Uttar Pradesh, le plus grand État indien, qui détient 80 sièges au Lok Sabha.

La performance de Modi en dehors du Gujarat est à observer de près. Les deux prétendants au poste de chef du gouvernement central auront l’opportunité de déployer leurs talents avant les prochaines élections générales de 2014, puisque d’ici là, dans près d’une demi-douzaine d’états, la population sera appelée aux urnes. Celui qui saura se montrer le plus convaincant aura les meilleures chances de conduire son parti et ses alliés au pouvoir. Si Modi réussit à rallier quelques-uns des grands états, notamment le Rajasthan, le Madhya Pradesh, le Chhatisgarh et Delhi, le BJP entrera dans la course pour la Lok Sabha avec un avantage certain et NaMo pourrait enfin atteindre le Graal dont il rêve depuis presque cinq ans.

Sur le même sujet :

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Publié dans INDES magazine, juillet-août 2013

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