Sri Lanka: les plaies ouvertes de la guerre civile

L’ONU enquête sur les crimes de guerre commis à la fin du conflit entre les indépendantistes tamouls et le pouvoir central, qui nie toujours sa responsabilité dans la disparition de milliers de personnes.

Navi Pillay, haute commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, dénonce la tendance vers «l'autoritarisme» du gouvernement sri-lankais. Crédits photo : Eranga Jayawardena/AP
Navi Pillay, haute commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, dénonce la tendance vers «l’autoritarisme» du gouvernement sri-lankais. Crédits photo : Eranga Jayawardena/AP

Ravi a tout perdu : sa femme, ses deux enfants, sa maison et son travail, dans la guerre civile qui a ensanglanté le Sri Lanka il y a cinq ans. « L’armée a débarqué un jour dans notre village près de Jaffna (Nord, NDLR). Les enfants jouaient dans la cour, ma femme préparait le thé pendant que j’étais aux champs. Ils les ont pris, mis en ligne avec d’autres familles et tués en les mitraillant. » La raison pour ­laquelle ils ont été assassinés est encore floue. Pushpa, une voisine, dit que l’armée soupçonnait le quartier de soutenir les Tigres. « Mais nous, on s’en fichait, on ne voulait rien, on voulait être tranquilles ! », hurle-t-elle. Pour d’autres, cette démonstration de force visait clairement à effrayer les Tamouls pour qu’ils se plient à la politique du gouvernement.

L’histoire du conflit entre les Tamouls et le gouvernement remonte à l’indépendance du pays, en 1948. Une période où l’arrivée au pouvoir des Cinghalais, qui étaient alors majoritaires et de confession bouddhiste, a entraîné des discriminations envers la minorité tamoule. Le LTTE (les Tigres de libération de l’Eelam tamoul), né en 1976 pour défendre les Tamouls en créant un État séparé dans le nord de l’île, a été vaincu lors de la « guerre ultime » impulsée par le président Mahinda Rajapaksa en 2008.

« Un bain de sang », c’est ce qu’aujourd’hui dénonce l’ONU qui accuse le gouvernement d’avoir enfreint à de nombreuses reprises les règles de captivité des prisonniers de guerre et de protection des civils. Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, a estimé que 40 000 civils avaient péri dans les derniers mois du conflit.

« A Killinochchi, l’armée a bombardé une école occupée par des enfants et des ONG. Certains survivants, handicapés à vie, habitent dans un centre financé par la diaspora tamoule » dit Arul Mutthu, un ingénieur franco-sri-lankais installé à Jaffna. Selon lui, l’armée a procédé à un véritable nettoyage ethnique : « Ils ont bombardé tous les lieux de culte alors qu’ils savaient pertinemment que les civils s’y réfugiaient ! ».

srilanka_mapSi de rares Tamouls prennent le risque d’afficher haut et fort leurs revendications, la plupart préfèrent rester silencieux. « De nombreuses personnes continuent de disparaître, comme ça, pour des raisons inconnues… lance Karuna, un professeur d’anglais à Jaffna. Mon voisin ouvrier dans le bâtiment vivait seul après la guerre. Il avait eu quelques altercations avec l’armée l’an dernier et au mois de mars il avait disparu. Sa maison a été laissée à l’abandon. Personne n’a porté plainte, il n’avait plus de famille. » Karuna est prudent il ne veut pas mentionner de noms, par peur de représailles, il ajoute en chuchotant : « Si on veut vivre en paix, il vaut mieux rester dans son coin et ne pas faire d’histoires. »

Disparitions forcées

Rama Selvi, une femme d’une quarantaine d’années, attend toujours que justice soit faite. Son mari Vijay Selvi, un partisan du LTTE, a disparu de façon inexpliquée quelques jours après s’être rendu à l’armée sri-lankaise à la fin de la guerre en 2009. « C’est certain, il est mort, ils l’ont tué comme les autres, dit-elle en pleurant. Mais je veux qu’ils l’avouent afin que je puisse faire mon deuil en paix… »

Selon Amnesty International, quelque 12 000 plaintes pour disparition forcée au Sri Lanka ont été déposées auprès des bureaux des Nations unies depuis les années 1980. Le nombre réel des personnes disparues est cependant beaucoup plus élevé. En 2009, durant les derniers mois du conflit, des milliers de personnes ont disparu après avoir été arrêtées ou capturées par les forces de sécurité sri-lankaises ou enlevées par les Tigres tamouls. Malheureusement, faute de preuves tangibles et de témoins, les affaires ont vite été mises au placard par le gouvernement.

Au cours de sa visite, longtemps retardée en raison de l’hostilité du gouvernement sri-lankais, Navi Pillay s’est entretenue avec les membres de la Commission nationale des droits de l’homme et des représentants de la société civile. Dès son arrivée, près de 150 activistes, dont le Bodu Bala Sena, une organisation bouddhiste extrémiste, ont manifesté contre sa visite. La haute commissaire s’est dite « très inquiète » du fait que le pays « montre des signes qui pointent de plus en plus vers l’autoritarisme ». Elle a déclaré que des responsables militaires avaient harcelé et intimidé ses interlocuteurs, pour les punir d’avoir parlé avec elle et son équipe. « Vous n’invitez pas une personne comme moi pour ensuite procéder à ce genre de chose. Ce type de harcèlement et de surveillance semble empirer au Sri Lanka, un pays où les voix critiques sont souvent attaquées ou même rendues silencieuses de manière permanente », a-t-elle souligné, utilisant des termes inhabituellement durs. Des propos rejetés en bloc par Colombo, qui a accusé Navi Pillay d’« outrepasser son mandat » en s’exprimant ainsi.

Publié dans Le Figaro

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