Le grand défi de la justice sociale

Interview Kumari Selja, Ministre indienne de la Justice sociale

Dans un pays marqué par d’aussi nombreuses et profondes disparités, la tâche du ministère indien de la Justice sociale est des plus sensibles. Il a pour objectif de rendre compte de la situation des couches les plus défavorisées et fragiles de la société indienne et de les prendre en charge, depuis les basses castes jusqu’aux tribus répertoriées, en passant par les handicapés, les seniors abandonnés ou les toxicomanes. Six mois après sa prise de fonction, la ministre Kumari Selja nous dévoile les priorités que ses premières analyses ont fait émerger et le projet de rationalisation de son ministère surchargé, pour plus d’efficacité.
  • Quels sont les principaux problèmes et réussites qui ont émaillé les débuts de votre action?

Le ministère en lui-même représente déjà un incroyable défi pour celui qui le tient. Il prend généralement en charge les personnes les moins considérées de notre société, à qui nous nous devons de donner les outils de l’émancipation. D’un côté se trouvent les catégories sociales défavorisées comme les tribus ou les basses castes ; de l’autre, nous avons à considérer tous les individus qui présentent une infirmité quelconque. Nous devons aussi soutenir les initiatives de défense du tissu social, veiller au respect des personnes âgées et prévenir les consommations à risque comme la drogue et l’alcool. Nous prenons à notre charge l’héritage de nos prédécesseurs et travaillons à de nouveaux systèmes d’assistance, pour les personnes âgées par exemple. Les schémas de financement doivent sans cesse être revus et adaptés avec les organisations bénéficiaires. Cette charge est lourde en temps et en travail.

Par ailleurs, j’ai le sentiment que peu de crédit et de reconnaissance sont accordés aux personnes handicapées ; quid par exemple des maigres émoluments accordés à un éducateur pour handicapés comparés à ceux d’un professeur dit « normal ». Voilà une chose à laquelle je souhaiterais remédier. Au-delà, il me paraît indispensable de simplifier les procédures de financement et les modalités de la relation aux ONG, qui sont définitivement trop bancales et lourdes et qui, par conséquent, nuisent au système.

Nous avons cependant fait une longue route ! Mais c’était sans compter avec l’émergence de nouvelles disparités et discriminations et le problème toujours renouvelé qu’elles posent à chaque fois : comment, par quel biais et avec quels moyens s’y attaquer efficacement ? Si beaucoup a déjà été fait, il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier.

  • Des millions d’ONG sont établies dans ce pays. Comment arrivez-vous à les évaluer ?

C’est un fait : certaines ONG sont exemplaires et travaillent bien tandis que d’autres méritent moins de soutien. Depuis Delhi, il est difficile aussi bien pour le ministre que pour ses fonctionnaires de savoir lesquelles soutenir. Ce sont des fonctionnaires au niveau des districts et de chaque Etat qui envoient les données qui nous permettent de nous prononcer. La procédure de décision présente cependant des failles, qui donnent lieu à de nombreuses plaintes. Notre action consistera à aplanir le système pour résoudre ces problèmes et simplifier les démarches.

  • Vous devez gérer plus d’une centaine d’allocations et de subventions différentes. Comment vous assurez-vous que chaque personne ou association reçoit ce qui lui est accordé ? Et comment gérez-vous les paiements?

C’est exact. De nombreux financements sont en passe d’être transférés aux bons soins du DBT (transfert direct au bénéficiaire). Prenons l’exemple des bourses scolaires : les bénéficiaires reçoivent directement sur leur compte leur aide via un identifiant unique, l’Aadhar number. Par ce biais, nous nous assurons du suivi du schéma et de son bon fonctionnement.

  • Cela améliorera-t-il l’efficacité générale du système, notamment la prévention de la fraude?

Bien sûr. C’est l’objet même du DBT que de prendre en charge la gestion de l’ensemble des financements du gouvernement fédéral indien dont ceux, nombreux, de notre ministère. Une fois passé sous son égide, avec le temps et l’expérience, il nous sera possible de savoir combien, par qui et par quel biais chacun touche.

  • L’une des principales critiques qui visent le DBT est l’obligation pour les bénéficiaires de détenir un compte bancaire ou postal, ce que peu d’entre eux possèdent…

Ce n’est pas tant une critique qu’une évolution à venir. Il nous faudra communiquer sur ce sujet et résoudre la question. De cette manière, nous saurons exactement distinguer qui a accès à nos services et qui n’y a pas accès, afin de repérer les gens non couverts et les rendre éligibles par l’ouverture d’un compte bancaire ou postal. Chaque personne ayant droit à une protection doit être couvert.

  • Disposez-vous de collaborateurs sur le terrain pour aider ces populations à ouvrir leur compte?

Oui. Cela s’effectue via l’Aadhar number. Le schéma est clair, net et précis et nous permet d’assurer une association fiable entre le détenteur du compte et l’identité de la personne bénéficiaire des subventions. C’est un procédé que nous avons mis en oeuvre à l’échelle d’une nation aux dimensions d’un sous-continent ! Regardez l’étendue des besoins que nous avons à couvrir et des défis à venir et vous comprendrez la difficulté de la tâche titanesque que nous avons à accomplir.

  • Pensez-vous que les dispositifs de discrimination positive doivent être limités dans le temps?

J’aimerais tant qu’il soit possible de mener ces actions de discrimination positive à leur terme, jusqu’à obtenir des résultats probants dans des délais limités. Malheureusement, la discrimination est un phénomène social lourd et héréditaire, il faudra du temps pour l’éliminer. Des décennies après l’indépendance de notre pays, après des années de lutte dans bien des domaines, nous ne pouvons pas dire que notre but est atteint. Ce laps de temps est important et souhaitable, surtout du point de vue des populations défavorisées. Ce serait magnifique de pouvoir gommer ce dernier vestige des temps inégalitaires, ce serait fantastique que notre développement économique et social nous permette de nous affranchir de ce dispositif. Mais nous n’avons pas encore mis au placard des siècles de discrimination et notre lutte se poursuit.

  • Vos désirs de réforme se heurtent sans doute à la résistance au changement de la société. Comment comptez-vous vous positionner sur la question du mariage inter-castes par exemple ?

Il est des moments pour traiter des grands sujets de société et s’engager, en voilà un. La jeune génération s’impatiente, et nous sommes bien décidés à lui donner des réponses. Entre le vieux modèle et le nouveau, celui de la tradition face à celui de la modernité, nous avons à trouver une voie équilibrée. Il nous faut mettre en oeuvre une symbiose, un climat de conversation compréhensif et constructif entre le respect profond de nos racines culturelles et la considération des aspirations de nos jeunes générations.

  • Tant qu’elles concernent les discriminations de castes, votre ministère bénéficie de données de très bonne qualité. Mais dès qu’il s’écarte de ce sujet bien balisé, il paraît ne pas avoir une bonne visibilité des autres problèmes à résoudre, tels que l’infirmité ou la toxicomanie. Comment y remédiez-vous?

Je ne peux que vous donner raison. Dans notre pays, beaucoup de choses ne font l’objet d’aucun rapport ou sont très insuffisamment étudiées et analysées. Prenons le cas des handicapés : nous estimons leur nombre à 30 millions, mais ils sont sûrement plus nombreux. Souvent, même les parents ignorent ou ne reconnaissent pas le handicap dont peuvent souffrir leurs enfants. Nous devons faire émerger un phénomène que la société se refuse encore à pleinement considérer et à exposer.

Même difficulté pour chiffrer la dépendance à la drogue qui, par essence, est une pratique isolée ; par ailleurs, cela complique l’action préventive et curative. Pour résoudre ces problèmes, nous devons leur faire face, les visualiser. Fort heureusement, les politiques et les allocations du gouvernement répondent grandement aux besoins et aux demandes de ces populations et les font sortir du bois. Nous pouvons aussi compter sur l’engagement et le dévouement sans faille de gens qui travaillent avec le gouvernement et les ONG à la cartographie et à la résolution de ces enjeux de société.

  • Où en sont les discussions entre le gouvernement et le secteur public à propos de la discrimination positive ?

Nous entretenons un dialogue continu avec les entreprises du privé ainsi que les Chambres de commerce et d’industrie. Nous avons tenu un round d’échanges intensifs et fructueux. Ils ont fait évoluer leurs quotas. Ce n’est certes pas ce que nous aurions fait mais, au moins, ils ont tenu compte de nos recommandations, ce qui est un début de coopération. J’espère que nous obtiendrons des avancées positives. Il faut dire que, dès que l’on est confronté aux problèmes des castes, la tâche s’avère être ardue et complexe. D’un côté, on s’interroge sur les conséquences d’un rôle accru dans les affaires de personnes qui n’ont pas nécessairement l’habitude des responsabilités ; de l’autre, il y a bien évidemment la nécessité de cette discrimination positive, pour pouvoir justement offrir à ces gens l’opportunité de contourner cet écueil et de monter en compétences dans la société.

  • Vous diriez, pour résumer, que vous êtes actuellement plutôt dans l’optique d’une politique basée davantage sur le volontariat que sur le volontarisme ?

Oui, ce serait plutôt ça. Si les résultats ne sont pas ceux attendus, nous espérons que le secteur privé sera plus actif et plus précis dans la définition de ses requêtes. Nous continuons donc à travailler, en intensifiant même le rythme de nos rencontres et en programmant de longues sessions grâce à des ateliers et des conférences pour synchroniser et dynamiser notre action.

  • Comment le ralentissement économique et la stagnation du PIB ont-ils affecté votre budget ?

Nos budgets ont clairement été marqués par ces facteurs ; néanmoins j’ai été rassurée par les propos du ministre des Finances qui a confirmé mon budget et m’a autorisée à en disposer dès à présent ! J’ai demandé à tous nos partenaires et à nos services administratifs de se mettre tout de suite à la tâche et de commencer à faire le tri dans les demandes de subventions qui nous parviennent, pour que les circuits bureaucratiques ne s’enlisent pas.

Publié dans INDES Magazine Numéro 56 Juillet 2013

5 réflexions au sujet de « Le grand défi de la justice sociale »

  1. Bonjour Christine,
    Sujet interessant. Je suis une photographe dans le documentaire, je viens d’arriver a Delhi (Gurgaon) pour trois ans..j’aimerai beaucoup que l’on echange…www.melaniedornier.com
    a bientot, j’espere
    Melanie

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